Hamza, darija, identité

Mouna Hachim.

ChroniqueIl aura suffi d’une hamza malmenée pour réveiller de vieilles querelles qui dépassent de loin les questions de prononciation.

Le 31/10/2026 à 12h00

On l’appelle hamza, modeste signe graphique chargé de marquer une attaque vocalique, dont la racine arabe évoque l’idée de piqûre et de pression.

Par la magie de la politique, le voilà propulsé au coeur d’une passe d’armes sous l’Auguste coupole du Parlement, suscitant joutes verbales, commentaires passionnés et doctes expertises sur les réseaux sociaux.

A croire que, dans l’inventaire des urgences nationales —que dis-je, des grandes préoccupations arabo-musulmanes à l’échelle internationale—, il ne manquait plus que la réhabilitation d’un coup de glotte!

Tout commence lorsque Rim Chabat, députée à la Chambre des représentants, fait comparaître la hamza, jusque-là paisiblement étrangère aux manœuvres politiciennes, pour dénoncer son élision par la Première ministre.

Ce à quoi Fatima Ezzahra El Mansouri oppose, dans une réplique qui ne manque pas de piquant, les particularités de son parler marrakchi, rappelant qu’elle n’a pas été choisie pour sa manière d’articuler les lettres de l’alphabet.

A ce compte-là, il ne resterait plus qu’à sommer la célèbre place Jamaâ El-Fna de récupérer sa hamza finale disparue de son nom usuel!

Il faut dire que notre signe récalcitrant ne fait ici qu’honorer sa généalogie et renouer avec le sens que lui prête son étymologie, entre coup d’éperon, médisance et dénigrement.

Lors de son premier discours en arabe classique, détaillant le programme et les priorités de son mandat, la première femme à accéder à la tête du gouvernement dans l’Histoire du Maroc ne semblait pas tout à fait à son aise dans les méandres oratoires de cette langue solennelle. Le trac, sans doute, auquel s’ajoutait la solennité du moment. On le serait à moins.

De quoi fournir aux rivaux politiques, aux puristes et aux railleurs de tout poil un terrain de chasse particulièrement giboyeux.

Les hammaz, ces médisants invétérés dont le nom appartient à la même famille lexicale, avaient trouvé là matière à exercer leurs fielleux talents.

Dans les jours qui suivent cependant, lors des séances de réponses aux parlementaires, Fatima Ezzahra El Mansouri, revenue à la darija, retrouve toute son aisance, sa maîtrise et cet humour caustique qui n’exclut en rien la pertinence du propos.

Ses interventions connaissent alors un retentissement qui dépasse les frontières du Royaume, reprises qu’elles sont, commentées et traduites par des personnalités politiques, des figures médiatiques et bien d’autres observateurs.

La parole s’était en effet libérée, le ton s’était aiguisé, les répliques fusaient du tac au tac, avec cette saveur marrakchie qui donne à certaines formules tout leur mordant.

Mais là où les uns saluaient la vivacité et la justesse de ses réparties, d’autres s’attardaient encore sur les particularités de son parler, si bien que la polémique déborda l’enceinte du Parlement pour gagner les réseaux sociaux, où chacun y alla de son couplet, au Maroc comme au Proche-Orient.

Des internautes marocains ont ainsi défendu la richesse de leurs variétés linguistiques et le rôle de la darija dans la création de liens de proximité, tout en reprochant à l’opposition de s’intéresser moins à l’essentiel qu’au superflu.

Que dire de ceux qui imaginent leur propre idiome paré de quelque titre de noblesse, tandis que les autres parlers seraient juste bons à amuser la galerie sur les places publiques!

Ailleurs dans le monde arabe, certains n’ont pas hésité à réveiller de vieux préjugés à l’égard des dialectes maghrébins —tous confondus, pour ne pas faire de jaloux—, avec cette curieuse manie d’ériger leurs propres usages linguistiques en préceptes de la bienséance et du bon ton.

Comme si les parlers d’Egypte, du Golfe ou du Levant étaient tombés du ciel dans leur pureté originelle, sans transformations phonétiques et sans emprunts!

Des contrées où, pourtant, le qâf se fait parfois hamza, le ta se transforme en sin et le dhâl emprunte sans complexe les habits du zay.

De quoi alimenter quelques volumes supplémentaires de cette littérature grammaticale consacrée au lahn el’amma, soit les écarts de la langue commune, par rapport aux normes défendues par les doctes gardiens de l’orthodoxie.

La querelle autour de la hamza peut d’ailleurs se prévaloir de précédents illustres et d’avoir ses écoles bien avant d’avoir ses députés. Dès les premiers socles de la grammaire rabatte, les savants distinguaient le tahqiq, réalisation pleine du coup de glotte du takhfif, soit son atténuation.

L’illustre grammairien arabe d’origine persane, Sibawayh relevait cette différence entre les Béni Tamim, connus pour leur prononciation nettement articulée de la hamza, et les gens du Hijaz, plus enclins à l’atténuer.

Entre autres exemples: là où les uns disaient raʾs (رأس) et kaʾs (كأس), d’autres optaient pour rās (راس) et kās (كاس).

Cette diversité de provocation ne se limite pas aux usages dialectaux et trouve sa place dans les traditions reconnues de la récitation du Coran. La lecture selon Warsh, familière aux Marocains, connaît ainsi, dans des contextes précis, des procédés d’atténuation de la hamza.

Une leçon de modestie dont les gardiens sourcilleux de la prononciation pourraient s’inspirer avant de distribuer les diplômes de bonne articulation!

En révélant les clichés et les hiérarchies, cette controverse soulève des questions plus profondes, touchant à l’identité et à l’autorité. Car, qui décide, au fond, de la légitimité de la langue? Pourquoi la darija, notre koinè familière et vivante, devrait-elle régulièrement justifier sa présence dès qu’elle franchit le seuil des institutions?

Je les vois d’ici, ceux qui voudraient balayer cette polémique, la croyant déjà dépassée ou confinée aux empoignades virtuelles et aux travées du Parlement!

Or, il y a à peine quelques jours, à Tétouan, la conférencière égyptienne Amal Khalifa a ajouté son grain de sel en critiquant l’usage de la darija marocaine avec les locuteurs arabes, pour cette raison apparemment imparable qu’ils ne la comprendraient pas.

Singulière conception du dialogue interculturel, où ce ne serait plus à l’invité de s’ouvrir à la langue de ses hôtes, mais aux hôtes de renoncer à la leur!

Détestable manière d’honorer l’hospitalité que de transformer une tribune offerte en chaire d’où l’on prétend faire la leçon à ceux qui vous accueillent!

Faut-il rappeler que si le parler égyptien est si largement compris dans le monde arabe, il le doit moins à quelque vertu linguistique particulière qu’au rayonnement du cinéma et de la chanson égyptiens, durant leur âge d’or? Il n’en demeure pas moins, comme la darija, une variété parmi d’autres, sans titre particulier à faire valoir.

Bref, l’enjeu n’est ni de sacrifier l’arabe standard ni de sanctifier la darija. L’un conserve des fonctions qu’il serait absurde de réduire à une coquetterie grammaticale; l’autre n’attend ni décret ni bénédiction académique pour investir les foyers, les rues, les scènes et les imaginaires.

La grammaire arabe nous offre, à cet égard, une dernière subtilité: la distinction entre hamzat al-qaṭʿ (la hamza de coupure) et hamzat al-waṣl (la hamza de jonction).

A nos orateurs de choisir entre cultiver l’art de la liaison ou perfectionner le don de la rupture.

Par Mouna Hachim
Le 31/10/2026 à 12h00