Que deviendront nos artisans à l’ère de l’IA?

Fouad Laroui.

ChroniqueNos artisans devront trouver autre chose. S’émanciper de la tradition et de la répétition pour aller vers le design ou l’art serait une possibilité.

Le 10/06/2026 à 11h02

Il faut toujours commencer par des définitions– et pas seulement quand on fait des mathématiques. C’est pourquoi la question qui forme le titre de ce billet n’a aucun sens si on ne définit pas les deux substantifs qu’elle contient. Qu’est-ce qu’un artisan? Qu’est-ce qu’un artiste?

Disons que l’artisan est quelqu’un qui travaille essentiellement avec ses mains, qui maîtrise un savoir-faire ancestral qu’il a appris patiemment et qu’il transmettra à son tour. Ce savoir-faire technique lui sert à fabriquer des objets utilitaires ou décoratifs, qui sont donc reproductibles à l’infini.

En principe, l’artiste maîtrise également un savoir-faire (certaines tendances de l’art moderne, comme le dripping de Jackson Pollock, les tagli (toiles lacérées) de Lucio Fontana, les monochromes d’Yves Klein, tout l’art dit conceptuel en fait, semblent parfois suggérer qu’on peut se passer de cette exigence). Cependant, à la différence de l’artisan, l’artiste produit des œuvres uniques, non-reproductibles, sans «utilité» (selon une remarque de Kant). Le plus souvent, chacune de ces œuvres cherche à susciter une émotion, dans un éternel balancement entre le classicisme (qui privilégie la raison, l’ordre, le respect de règles «universelles») et le romantisme (qui exalte les émotions, le mouvement et la couleur, en privilégiant le drame, la nature sauvage et surtout l’expression de l’individualité).

Soyons clair: les définitions qui précèdent ne servent pas ici à une hiérarchisation de ces deux types d’activité humaine, à une division entre «folklore» et «haute culture»– une discussion qui n’a pas cessé depuis des décennies, sinon des siècles. Personnellement, je suis plutôt du côté d’Oscar Wilde qui, dans sa conférence Art and the Handicraftsman (1882), avait soutenu l’idée d’une certaine continuité entre la production physique de l’artisan et la vision créatrice de l’artiste, sans aller toutefois jusqu’à les confondre.

«À la question «Que deviendront nos artisans à l’ère de l’IA?», j’avais répondu qu’ils devraient devenir des artistes, c’est-à-dire laisser libre cours à leur créativité, viser l’unicité de l’œuvre, signer fièrement leur production de leur nom»

La question qui se pose maintenant est la suivante: qu’en est-il de l’artisanat et de l’art à l’ère de l’Intelligence artificielle? C’est une question que nous avons abordée au Forum de la récente édition du Festival des musiques sacrées de Fès (4-7 juin). On ne peut évidemment résumer en quelques phrases les discussions denses qui ont eu lieu à cette occasion. Mais, en gros, à la question «Que deviendront nos artisans à l’ère de l’IA?», j’avais répondu qu’ils devraient devenir des artistes, c’est-à-dire laisser libre cours à leur créativité, viser l’unicité de l’œuvre, signer fièrement leur production de leur nom.

En effet, l’IA générative n’aura aucun mal à reproduire tout ce que nos artisans sont capables de faire– et, à partir de là, les Chinois n’auront aucun mal à produire les zelliges (par exemple) dans leurs ateliers ou leurs usines, en masse et à un coût bien inférieur. Nos artisans devront trouver autre chose. S’émanciper de la tradition et de la répétition pour aller vers le design ou l’art serait une possibilité.

Il me semble d’ailleurs que cette évolution a été anticipée au plus haut niveau de l’État avec la création de l’Académie des arts traditionnels et avec un projet réunissant artistes, designers et artisans (je tiens cette information de M. Laroussi).

Bref, dans ce domaine aussi, quand les conditions changent, il faut s’adapter ou périr. C’est la cruelle leçon de Darwin– et elle vaut aussi bien dans les ruelles immémoriales de la belle médina de Fès que dans un marécage fétide au fin fond de l’Amazonie.

Par Fouad Laroui
Le 10/06/2026 à 11h02