L’autre victoire du Maroc

Mouna Hachim.

ChroniqueDerrière le parcours des Lions de l’Atlas se joue une victoire plus discrète que les résultats...

Le 04/07/2026 à 11h00

Après l’élimination de l’Afrique du Sud face au Canada, le sélectionneur Hugo Broos a confié un regret révélateur: ses joueurs espéraient ardemment affronter le Maroc. Le parcours des Bafana Bafana s’est arrêté net avant ce face-à-face, mais dans leur projection du tournoi, la présence des Lions de l’Atlas allait de soi.

Au-delà des pronostics, cette déclaration révèle que les véritables transformations commencent lorsqu’un pays cesse d’être une surprise pour devenir une évidence.

Le Maroc compte désormais parmi les adversaires que l’on prépare avec soin, que l’on respecte et auxquels on se mesure.

Le football a bien cette brutalité merveilleuse d’obliger les hiérarchies mentales à se mettre à jour.

Cette évolution ne date pas d’aujourd’hui. Pour le Maroc, elle s’est imposée lors de la Coupe du monde 2022.

Impossible d’oublier les succès face à la Belgique, à l’Espagne et au Portugal, ainsi que cette demi-finale historique qui a propulsé le Maroc dans une nouvelle dimension.

L’empreinte laissée par cette épopée dépasse largement le terrain. Le monde a découvert des joueurs célébrant tendrement leurs victoires dans les bras de leurs mères; une diaspora pleinement intégrée au projet national et l’une de ses forces vives; un pays solidaire, ouvert aux autres, profondément attaché à ses valeurs.

Le temps d’un Mondial, le Royaume est entré dans l’imaginaire de millions de personnes à travers le monde. La compétition s’est achevée; l’image est restée. C’est peut-être là que le véritable basculement a commencé.

La presse parlait alors d’exploit historique, de miracle, de conte de fées. Peu d’années plus tard, elle évoque «des outsiders devenus de véritables prétendants».

Le vocabulaire a changé parce que le statut a changé.

Cette nouvelle position ne relève pas du hasard. En football comme en économie, les succès durables naissent souvent de décisions discrètes prises dix ou quinze ans plus tôt.

Ce que le monde applaudit aujourd’hui s’est construit patiemment loin des projecteurs: des infrastructures modernes, une politique ambitieuse de formation portée par l’Académie Mohammed VI, un long travail de détection et d’intégration des talents issus de la diaspora, une fédération suffisamment stable pour inscrire cette stratégie dans la durée.

Le football n’est que la partie la plus visible d’un mouvement plus profond. Qu’il s’agisse de Tanger Med, de l’essor de l’industrie automobile et aéronautique, des énergies renouvelables, de l’organisation de la CAN 2025 ou encore de la Coupe du monde 2030, tous ces projets participent d’une même vision du temps long.

Le football obéit en ce sens à une règle que l’économie connaît bien: la confiance nourrit la confiance. Dans ce cercle vertueux, une équipe respectée attire les meilleurs talents; un pays crédible attire les capitaux, les entreprises, les touristes et les grands événements.

Tout le monde le sait intuitivement: les chiffres parlent à la raison, mais les récits parlent aux émotions et emportent l’adhésion.

Ce qu’une Coupe du monde donne à voir, ce sont des supporters plutôt que de simples statistiques, des familles plutôt que des rapports d’organisations internationales, une ferveur populaire plutôt que des analyses géopolitiques.

Le temps d’un tournoi, le football suspend la hiérarchie habituelle des récits et donne corps à une autre image du pays, faite de visages, de gestes, d’émotions, de talents et d’une remarquable capacité de rassemblement.

Bref, quand les Lions de l’Atlas jouent, ce ne sont pas seulement onze joueurs qui entrent sur le terrain mais une certaine idée du Maroc qui s’avance avec eux: son histoire, ses réussites, ses frustrations, ses rêves, parfois même ses blessures.

Voilà pourquoi ces matchs offrent à une nation ce qu’aucune campagne de communication ne peut produire seule: une émotion partagée, une image durable.

Bien sûr, il ne s’agit pas de céder à l’euphorie. Un succès sportif n’efface ni les difficultés sociales, ni les défis économiques, ni les imperfections d’un pays. Le football ne remplace pas les politiques publiques ni ne transforme la réalité.

Mais le plus important réside dans cette mutation psychologique qui fait qu’un peuple cesse de se demander s’il a le droit d’ambitionner grand. Il est dans ce moment où l’on ne célèbre plus uniquement l’exception, mais où l’on commence à exiger la constance.

Ce soir, face au Canada, il y aura des occasions, réussies ou manquées, des clameurs, des applaudissements, des silences, et cette part d’incertitude qui fait la magie du sport.

Le résultat comptera, indéniablement. Mais les matchs passent tandis que les réputations s’installent. Et c’est peut-être là que se joue la plus belle victoire du Maroc.

Par Mouna Hachim
Le 04/07/2026 à 11h00