Modestie et élégance

Tahar Ben Jelloun.

ChroniqueIl est un complexe dont nous devons nous débarrasser: le complexe d’infériorité vis-à-vis de la France. Nous sommes plus proches de l’Espagne que de la France. Et pourtant, nous restons marqués par ce complexe qui s’est exprimé lors du match en quart de finale du Mondial.

Le 20/07/2026 à 11h05

Hier soir, dans un espace en plein air, au moment où l’arbitre signe la fin du match reconnaissant la victoire de la Roja sur l’équipe d’Argentine, deux femmes sortirent le drapeau marocain et crièrent: «Le Maroc a gagné! Le Maroc champion du monde!»

Personne n’a rectifié, car il y avait dans cette victoire magnifique, quelque chose des Lions de l’Atlas, une sorte de parenté, de fraternité, avec un jeu collectif et élégant.

L’Argentine de Messi n’a pas réussi à marquer de but malgré un réveil tardif à la fin du match.

Nous étions nombreux mardi soir à regarder la demi-finale France-Espagne. Tanger est restée un peu espagnole dans certains domaines. On peut dire que la ville est divisée en deux clans, l’un soutenant le Real Madrid, l’autre le Barça.

Mais ce soir, les Tangérois étaient venus soutenir l’Espagne contre la France. Ainsi, lorsque l’équipe espagnole a marqué le premier but, suite à un penalty, j’ai entendu des cris: «Vive le Maroc! Vive les Lions!» On aurait pu leur rétorquer: «Mais vous vous trompez de match». Mais, au fond, les Marocains n’avaient pas digéré la défaite avec la France. L’Espagne leur donne l’occasion d’exprimer leur déception, leurs regrets.

Les Bleus jouaient contre une équipe qu’ils avaient sous-estimée. L’Espagne nous a offert un match de grande élégance et efficacité. Les joueurs jouaient de manière collective. Le jeune Lamine Yamal a été, comme d’habitude, remarquable. Pendant ce temps-là, j’observais le visage du sélectionneur Didier Deschamps. Il se décomposait au fur et à mesure que l’Espagne dominait la partie.

Comment ne pas penser à une revanche par procuration des Lions de l’Atlas qui, à force de pression médiatique et politique, n’ont pas joué l’autre samedi, tant ils étaient tétanisés face à «la meilleure équipe du monde», face à «la future championne du Mondial 2026»?

Les commentateurs français n’évoquaient même pas le Maroc, tellement ils étaient certains que la France jouerait la demi-finale et probablement la finale.

Cette attitude a été le pire moment de ce Mondial. Les préjugés ont gagné. Un quotidien avait même titré la veille du match France-Maroc: «L’esprit de supériorité des Bleus est entré dans la tête des joueurs marocains; ils sont déjà dominés».

Cela s’appelle de l’arrogance et l’absence de modestie. À ce propos, Montesquieu définit la modestie ainsi: «La modestie est une vertu nécessaire à ceux à qui le ciel a donné de grands talents».

«L’équipe française, qui sera dirigée par Zidane, devra analyser froidement et objectivement les failles et échecs subis durant ce Mondial qui a tant fait rêver les supporters des Bleus.»

—  Tahar Ben Jelloun

Si le talent est important, un peu de modestie est nécessaire pour réussir.

Jean de La Bruyère écrit: «La modestie est une qualité; elle est au mérite ce que les ombres sont aux figures dans un tableau: elle lui donne de la force et du relief».

L’équipe espagnole a donné aux Français une leçon d’humilité tout en assurant un jeu techniquement parfait.

Les Lions de l’Atlas ont enfin compris: le match du quart de finale a été une sorte de piège où, mis sous pression psychologique, ils n’ont pas réellement joué comme ils l’avaient magnifiquement fait contre le Brésil ou contre les Pays-Bas. On ne reconnaissait plus l’équipe de M. Ouahbi.

Il est un complexe dont nous devons nous débarrasser: le complexe d’infériorité vis-à-vis de la France. Nous sommes plus proches de l’Espagne que de la France. Et pourtant, nous restons marqués par ce complexe qui s’est exprimé lors du match en quart de finale.

Un humoriste s’est demandé après la défaite marocaine: «C’est quand que le Maroc joue contre la France?»

L’humour et une certaine mélancolie ont suivi cette défaite. Mais c’est l’équipe d’Espagne, qui, sans le savoir, a vengé les Lions de l’Atlas qui n’avaient pas vraiment joué.

Les Bleus ont quatre ans pour apprendre l’humilité et la grâce du jeu humain. Les Anglais leur ont donné une leçon magistrale à la première mi-temps, samedi soir, en marquant 4 buts. Les Bleus pâlissaient et ne comprenaient pas qu’une équipe puisse les battre.

L’équipe française, qui sera dirigée par Zidane, devra analyser froidement et objectivement les failles et échecs subis durant ce Mondial qui a tant fait rêver les supporters des Bleus.

Quant à la finale, au-delà des pronostics qui se sont souvent trompés, l’équipe qui a joué a fini par gagner. Et comme tant de Marocains l’ont espéré, le Maroc, pardon, l’Espagne est championne du monde.

Par Tahar Ben Jelloun
Le 20/07/2026 à 11h05