La coupe est pleine!

Mouna Hachim.

ChroniqueÀ force d’accusations infondées, de dérives complotistes et de discours victimaires, certains acteurs ont fini par jouer hors du stade, sur le terrain de la manipulation.

Le 24/01/2026 à 11h04

La critique des décisions arbitrales ou organisationnelles est non seulement légitime, mais nécessaire. Elle devient problématique, voire chaotique, lorsqu’elle se détache des faits vérifiables et active une rhétorique de défiance, de complot et de sabotage symbolique, jetant un doute global sur l’intégrité des institutions et des acteurs du jeu.

Une mécanique déployée, dès le coup d’envoi, sur les réseaux sociaux, relayée en cela par quelques plumes et quelques micros, dont la rigueur et la neutralité devraient pourtant être le principe cardinal.

Loin d’être isolés, ces dérapages répondent à un mécanisme éprouvé: installer un récit d’injustice afin de déplacer le débat du terrain vers le registre émotionnel.

Ce réflexe révèle une défiance structurelle envers les institutions et interdit toute autocritique saine. Le débat sportif se mue dès lors en procès permanent, où la suspicion se substitue à l’analyse, et où la victimisation s’impose comme une norme.

La simple possibilité de perdre au football devient une atteinte à l’honneur national dans un espace où les occasions de «gagner» se font rares dans d’autres champs sociaux.

La posture victimaire sert alors de paravent: il ne s’agit plus de jouer, mais de se prémunir contre un échec déjà interprété comme illégitime. Quand elle ne vient pas masquer une forme de ressentiment, si ce n’est de la malveillance, face à une réussite qui déborde largement le cadre sportif.

Exemple symptomatique de cette séquence de nuisance avec Hafid Derradji, qui brouille la frontière entre analyse sportive, interprétation militante et mise en cause implicite des organes dirigeants.

Car s’il n’était qu’un thuriféraire du régime algérien, l’affaire relèverait d’un engagement idéologique assumé. Mais Derradji est un journaliste sportif sur beIN Sports, ce qui confère à ses propos une portée autrement plus large et interroge, sur le plan déontologique, la manière dont un média sportif peut encadrer l’expression publique de ses journalistes.

Dans ses publications sur ses comptes personnels, le commentateur algérien a contribué à installer d’emblée un climat de suspicion, en multipliant les allusions et sous-entendus à tonalité conspirationniste sur la configuration de la compétition et certaines décisions arbitrales.

Le tableau de l’édition aurait été, selon lui, arrangé de manière à désavantager l’Algérie, et ses futurs adversaires «choisis»; puis, lors de l’élimination des Verts face au Nigeria, il n’a pas hésité à affirmer qu’ils avaient été «interdits de passage» vers les demi-finales et que leur élimination était acquise, «quelles que soient les circonstances».

«À défaut de sanctions proportionnées, c’est la porte ouverte à la normalisation du désordre, à l’idée que l’on puisse désormais contester un résultat non plus par le jeu, mais par la rupture et la disqualification du jeu.»

—  Mouna Hachim

De fait, ce discours installe l’idée d’un scénario écrit à l’avance, dans lequel l’arbitre serait l’exécutant d’une décision supposée antérieure au match. Une insinuation lourde de conséquences, parce qu’elle ne se contente pas de mettre en cause la neutralité d’un officiel: elle jette le doute sur l’intégrité de la Confédération africaine de football et sur la crédibilité du comité d’organisation.

Ce conditionnement discursif n’a d’ailleurs pas été sans effets. Il a participé à la galvanisation d’une partie des supporters algériens, certains allant jusqu’à déchirer des billets de banque marocains devant les caméras, prolongeant la mise en scène de la diffamation et de l’insinuation d’un match vendu.

La logique du soupçon s’est ensuite diffusée à la manière d’une contagion.

On a vu l’entraîneur égyptien se couvrir de ridicule, y compris dans son propre pays, en invoquant, après son élimination, des justifications ubuesques: les conditions de voyage entre Casablanca et Tanger en train, un TGV dépassant les 300 km/h (en première classe, s’il vous plaît!), un hébergement prétendument dans une «pension», alors qu’il résidait en réalité dans un hôtel cinq étoiles, conforme aux meilleures normes internationales.

Sans oublier le plus gros: les moustiques, réputés redoutables en plein hiver, comme chacun sait.

Des propos qui lui valurent, en Égypte même, une réplique cinglante: «Assume! Il n’y a eu ni namous ni jamous!» (Ni moustiques ni buffles d’eau).

La dérive la plus grave est toutefois venue de là où on ne l’attendait pas.

La Fédération sénégalaise de football a d’abord diffusé un communiqué d’une précision presque tatillonne, allant jusqu’à indiquer l’heure d’arrivée du convoi à la gare de Rabat à la minute près, avant d’en venir à évoquer de supposés risques sécuritaires.

Dans une synchronisation narrative troublante, le sélectionneur sénégalais a repris ces griefs lors d’une conférence de presse, dénonçant un prétendu manque de sécurité et la promiscuité avec les supporters sénégalais à la gare, alors même que, quelques jours plus tard, leur arrivée à Dakar était accueillie par des bains de foule autrement plus massifs et compacts.

La mauvaise foi s’est manifestée de la manière la plus flagrante dans la comparaison avec l’organisation du CHAN en Algérie, présentée comme supérieure à celle de la CAN au Maroc. Une comparaison aussi insensée qu’inopportune au regard du contexte, de l’écart manifeste de prestige et de niveau compétitif entre les deux tournois, et des félicitations officielles unanimes adressées au Maroc par les instances internationales.

La suite s’est logiquement jouée sur le terrain. L’abandon de match, les violences dans les gradins sénégalais et l’embrasement des tribunes n’ont été que le prolongement naturel de cette mise sous pression psychologique, faite de chantage, de manipulation et de victimisation.

En quittant le terrain durant près de 17 minutes, une ligne rouge a été franchie. Un précédent dangereux.

Dès lors que l’on invoque la justice, l’équité et le respect des règles, ces principes doivent s’appliquer à tous, sans exception. L’autorité des lois sportives ne saurait être subordonnée ni à l’émotion ni à l’instrumentalisation.

À défaut de sanctions proportionnées, c’est la porte ouverte à la normalisation du désordre, à l’idée que l’on puisse désormais contester un résultat non plus par le jeu, mais par la rupture et la disqualification du jeu.

Pour une compétition qui se veut un symbole, ce serait là un triomphe sans gloire.

Qu’importe, au fond, que le Maroc n’ait pas soulevé un trophée lesté de significations étrangères au jeu. Il en retire bien davantage: la démonstration d’une force institutionnelle et organisationnelle, et, dans le même mouvement, la conviction qu’en football comme ailleurs, la seule victoire qui vaille est celle qui se conquiert dans le respect des règles, pas dans leur délégitimation.

Sans reconnaissance du cadre, il n’y a plus de victoire possible, seulement des logiques de domination.

Par Mouna Hachim
Le 24/01/2026 à 11h04