Les nouveaux révolutionnaires

Zineb Ibnouzahir.

ChroniqueÀ croire que la statue humaine de Patrice Lumumba, incarnée par le supporteur congolais dans les tribunes, en a inspiré plus d’un à épouser une nouvelle vocation de révolutionnaire. Mais n’est pas Lumumba qui veut. De la même manière, on ne saurait tenter de travestir la mauvaise foi en saine indignation. De maquiller une victoire contestée sur le terrain en acte de bravoure.

Le 25/01/2026 à 13h31

Ca y est la CAN masculine est finie. Pas un jour ne passe sans qu’on refasse le match de la finale dans nos têtes, dans nos discussions, un peu comme quand on regarde un film d’horreur pour la trentième fois et qu’on espère toujours, quelque part au fond de nous, que l’issue sera différente.

Jour après jour, on panse nos blessures, on essaie de digérer l’indigeste injustice d’une finale chaotique, on sert les dents en attendant les sanctions de la CAF à l’encontre du Sénégal, en espérant qu’elles soient à la hauteur des fautes commises par l’équipe, son staff et certains supporteurs. Dans cette attente, les émotions sont exacerbées, les propos de certains aussi, et c’est regrettable bien entendu, car rien ne saurait justifier le racisme auquel certains se sont laissé aller, de part et d’autre.

Ce qui nous amène au déclencheur de cette guerre émotionnelle: l’injustice. Depuis le début de cette compétition, le Maroc a fait l’objet d’une campagne de diffamation hors norme, accusé sans aucun fondement de corruption d’arbitres, de pressions, de manigances, d’avoir trafiqué les pelouses, la météo, les images qui passent à la télévision, et même d’empoisonnement de joueurs… Des accusations farfelues mais toutes très graves, émises par des joueurs, leurs staffs, nourries par les réseaux sociaux où elles ont été relayées en masse. Face à cela, il a fallu serrer les dents et avancer face à l’adversité, en tant que pays hôte et pays participant à la CAN.

Nous avons tous souffert dans nos chairs de cette calomnie, d’autant que cette campagne de diffamation a commencé après la diffusion de quantité de vidéos et d’articles saluant l’hospitalité des Marocains, l’accueil exceptionnels réservé aux équipes, au public, la modernité des infrastructures, la beauté du pays… Le timing de cette riposte haineuse a de quoi interroger. Et sans verser dans le complotisme, il convient de se demander aujourd’hui à qui profite le crime et cette «fitna» entre le Maroc et les autres pays africains?

Mais ce qui nous interroge surtout, c’est la stratégie employée par plusieurs équipes pour justifier une défaite sportive, en recourant à la remise en question du règlement et de l’intégrité de ceux qui prennent les décisions pour mieux s’ériger en grand défenseur des opprimés et des victimes d’injustices, en révolutionnaire prêts à en découdre avec un système corrompu… À croire que la statue humaine de Patrice Lumumba, incarnée par le supporteur congolais dans les tribunes, en a inspiré plus d’un à épouser une nouvelle vocation de révolutionnaire. Mais n’est pas Lumumba qui veut. De la même manière, on ne saurait tenter de travestir la mauvaise foi en saine indignation. De maquiller une victoire contestée sur le terrain en acte de bravoure.

La chose est bien trop facile. Imaginez quelques instants appliquer cette façon de faire à votre quotidien. Il suffit de contester l’intégrité d’un policier pour tenter de faire sauter un PV et passer outre sur nos infractions, de jeter le discrédit sur un professeur pour contester une mauvaise note sans admettre qu’on n’a pas appris notre leçon, de ne pas accepter une critique professionnelle sous prétexte que le patron ne nous aime pas, d’accuser cette femme d’avoir été provocante pour justifier son viol, d’expliquer à sa femme que c’est le fait qu’elle a osé répondre qui a provoqué la gifle qu’elle a reçue… ou comme dit le proverbe, d’accuser son chien de la rage quand on veut le noyer… En bref, il suffit de rejeter la faute sur les autres pour justifier nos échecs, nos manquements, nos ratés. C’est tellement plus simple que de devoir se remettre en question et faire l’effort de changer et de s’améliorer. Et c’est encore mieux quand ça nous permet de faire d’une pierre deux coups, en nous débarrassant d’une personne qui nous gêne.

Face à cette posture victimaire adoptée par les uns et les autres, les Marocains en ont adopté une toute autre, affirmant ainsi leur spécificité. Depuis la fin de la CAN, les réseaux sociaux marocains se sont fait l’écho d’un exercice généralisé d’autocritique. Nous serions trop gentils, trop hospitaliers, trop chaleureux… Il faudrait absolument que nous changions notre nature trop hnina pour devenir plus féroces, il faudrait délaisser la niya au profit du nefs, partant du principe que les valeurs, la classe et l’élégance ne peuvent être associés à la victoire dans un monde où pour gagner, tous les coups sont permis. Ou encore, que ce n’est pas avec le Fair Play qu’on remportait des compétitions mais avec des stratégies basées sur les coups bas comme nous en avons eu l’exemple.

Qu’on soit d’accord ou pas avec cette façon de voir les choses, ce qui importe en réalité, c’est que notre premier réflexe a été de chercher l’erreur en nous, de nous autocritiquer, de nous auto-blâmer sans jamais tomber dans une posture victimaire. Ce qui importe, c’est de ne pas adopter cette logique selon laquelle quoiqu’il arrive, on gagne. Qu’il n’y a pas de défaites, mais que des victoires. Car reconnaître ses échecs, les accepter pour mieux apprendre et s’améliorer, sans faux semblants ni faux fuyants, c’est là que réside notre force et ce n’est pas pour rien que le Maroc s’illustre en ayant plusieurs trains d’avance à l’échelle continentale.

À la veille de la tenue de la CAN féminine, disputée elle aussi au Maroc, il reste à espérer que le football féminin redorera le blason de son alter ego masculin, loin des passions viles, des égos démesurés et des tentatives de politisation. Alors honneur aux dames et vive le Fair Play.

Par Zineb Ibnouzahir
Le 25/01/2026 à 13h31