Il y a des villes qui s’imposent par leur éclat. D’autres par leur puissance. Et puis il y a celles qui tiennent tout, sans jamais figurer au premier plan.
Taza appartient à cette dernière catégorie.
Née d’une nécessité, non d’un caprice urbain, elle fut, à plusieurs reprises, une capitale de fait au cœur du pouvoir. Un passage décisif entre l’Est et l’Ouest, entre le Nord et le Sud, à la jonction du Rif, du Moyen Atlas et des plaines orientales, au point que, pendant des siècles, tout passait par elle. Des colonnes d’hommes en armes, remontant la vallée de l’Inaouen, des caravanes chargées de sel et de tissus, des messagers pressés entre deux destinations, tous contraints de franchir ce couloir étroit, sous le regard impassible des remparts.
Même son nom évoque sa principale fonction: «Taza» , de l’amazigh «Tizi», le col. Un passage obligé que la ville pouvait, à elle seule, verrouiller.
Les géographes médiévaux ne s’y trompaient pas en la nommant «la clé et le verrou du Gharb». Ce n’est pas une simple formule poétique mais un constat. Une position qui explique son destin.
Depuis les temps les plus anciens, le site est occupé. Traces paléolithiques, vestiges néolithiques, présences romaines —une pièce de monnaie de bronze du Bas-Empire, une médaille à l’effigie de l’empereur Tibère.
Avec les premiers siècles de l’islam dans la région, les tribus autochtones, notamment les Ghiyata, prennent part aux premières dynamiques du pouvoir idrisside. Les bases du Ribat de Taza et ses remparts de pierre remonteraient probablement à cette période-là.
Mais ce sont les Zénètes Meknassa —les mêmes qui fondent Meknès— qui lui donnent forme et inscrivent dès l’origine Taza dans une géographie du pouvoir et de la circulation, au cœur d’un ordre politique en gestation.
La ville, forte de ses défenses naturelles et de son emplacement, s’impose d’emblée comme un bastion, avec remparts, tours et arsenaux.
Sous les Almoravides sahariens, le pouvoir regarde ailleurs. Taza attend son heure. Les Almohades sauront la saisir pleinement.
Avec Abd-el-Moumen, elle devient bien plus qu’un passage: un point d’appui, un centre de commandement, une capitale, avant la prise de Marrakech.
Installé à Taza, il fait fortifier son enceinte, renforce ses bastions et transforme le ribat en centre de pouvoir, à la fois place militaire et œuvre pieuse.
C’est là, dans la grande mosquée nouvellement édifiée, qu’il se proclame calife et commandeur des croyants, imposant son autorité face aux Almoravides et affirmant son indépendance vis-à-vis des califes d’Orient.
Un trésor de pièces d’or frappées à son nom, exhumé puis dispersé à l’époque coloniale, atteste encore de cette affirmation de puissance.
Avec les Mérinides, la logique se confirme. Taza ne se contourne pas. C’est là qu’ils se rassemblent, y proclament leur pouvoir et y reconnaissent Abd-el-Haqq ben Mahyu comme émir, posant ainsi les bases d’une nouvelle dynastie.
La ville se renforce, ses défenses se consolident, ses médersas se multiplient, sa grande mosquée s’agrandit et se pourvoit d’un monumental lustre de bronze, sans équivalent par sa taille en Orient comme en Occident musulman, mentionné par les voyageurs et les historiens au fil du temps.
Autant de signes d’un pouvoir qui s’y affirme même sans s’y fixer durablement.
Les dynasties se succèdent, mais la logique demeure.
Les Saâdiens, confrontés aux pressions extérieures, notamment ottomanes, y maintiennent une présence militaire forte et y font édifier un célèbre bastion.
Sous les premiers sultans alaouites, Taza conserve cette fonction stratégique et retrouve même, un temps, le statut de capitale.
C’est ainsi que Moulay Rachid s’y établit à l’automne 1664. Il y fait bâtir, au sud de la ville, son palais —Dar el-Makhzen— et en fait sa première capitale, avant de se faire proclamer sultan à Fès deux ans plus tard.
Son frère et successeur, Moulay Ismaïl, accroît encore son rôle défensif et l’utilise pour barrer la route aux Ottomans.
Le temps passe.
Au début du 20e siècle, alors que le Maroc traverse une période de profondes crises —pressions étrangères, difficultés économiques, avancée coloniale française depuis l’Est saharien— Taza redevient un enjeu stratégique majeur. C’est dans ce contexte qu’apparaît Bou-Hmara, le prétendant Jilali ben Idriss Zerhouni. En 1902, il parvient à se faire proclamer à Taza et entraîne dans son sillage plusieurs harkas.
Pour les autorités françaises, la maîtrise du couloir de Taza devient essentielle afin d’assurer la jonction entre le Maroc oriental et le Maroc occidental et de consolider l’unité de leur empire nord-africain.
Bref, la ville n’est jamais totalement au centre, mais elle n’est jamais périphérique. Elle est dans cet entre-deux stratégique où se joue l’essentiel, sans que cela lui assure durablement la lumière.
Et pourtant, tout est encore là: les pierres épaisses des remparts restaurés, chauffées par le soleil; l’ombre fraîche de la grande mosquée almohade; son minaret qui fera école à travers le Maghreb et l’Andalousie; le lustre monumental offert par le sultan mérinide Abou Yaâqub Youssef; les médersas; les ruelles étroites où résonne encore l’écho des pas...
Un patrimoine qui ne manque ni de profondeur ni de valeur, mais qui demeure en marge des récits dominants. Non pas parce que la géographie a changé. Le couloir est immuable. C’est le regard qui s’est déplacé. Et dans ce passage immémorial, Taza la Haute est restée à sa place, droite et silencieuse.




