Karl Marx est mort le 14 mars 1883 à Londres.
Jürgen Habermas est mort 143 ans plus tard, le 14 mars 2026.
Cette coïncidence invite à réfléchir à l’histoire et à l’évolution de la pensée critique moderne. Marx inaugure la critique radicale du capitalisme industriel, tandis que Habermas incarne une critique des sociétés modernes fondée sur la rationalité communicationnelle. La question philosophique qui se pose est donc la suivante: comment la critique sociale est-elle passée de la révolution à la délibération?
Entre Marx et Habermas se joue, en grande partie, toute l’histoire intellectuelle du 20ème siècle.
Marx fonde une philosophie de la transformation historique. Il analyse le capitalisme comme un système d’exploitation en mettant l’accent sur la lutte des classes, la propriété des moyens de production et l’aliénation du travail (Entfremdung), par laquelle le travailleur est dépossédé du fruit de son travail. Chez Marx, la philosophie cesse d’être une simple interprétation du monde pour devenir un instrument de transformation du réel. Sa critique des philosophes est célèbre: «Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde; il s’agit maintenant de le transformer.»
Marx développe ainsi le concept de matérialisme historique, par opposition au matérialisme mécanique de Feuerbach et à l’idéalisme historique de Hegel. Le matérialisme marxiste signifie que les structures sociales sont déterminées — et déterminent en retour, dans un mouvement dialectique — par les conditions matérielles de production. Il est historique parce qu’il suppose que ces structures sont appelées à se transformer sous l’effet des conflits de classes et de la prise de conscience politique des acteurs sociaux, comme ce fut le cas lorsque la bourgeoisie renversa l’ordre féodal.
Cependant, la mise en œuvre politique de cette philosophie, notamment à travers la révolution bolchevique et les régimes qui s’en sont réclamés, a révélé certaines limites historiques de la pensée de Marx. La plupart de ces expériences ont débouché sur des régimes autoritaires, souvent violents, éloignés de l’idéal d’émancipation humaine qui animait la critique marxienne.
Le 20ème siècle oblige ainsi la pensée critique à se réinventer. L’École de Francfort — avec des figures comme Adorno, Horkheimer, Benjamin, Marcuse et plus tard, Habermas — représente précisément ce projet de refondation de la critique sociale.
Après les catastrophes du 20ème siècle, la critique devient plus réflexive. La montée des totalitarismes, l’échec de nombreuses promesses révolutionnaires et les traumatismes historiques du siècle obligent la pensée critique à se reconfigurer. L’École de Francfort développe alors la théorie critique, une réflexion profonde sur les formes modernes de domination. Elle propose une analyse poussée de la culture et de l’idéologie — comme chez Marcuse ou Benjamin — ainsi qu’une critique de la rationalité instrumentale (Zweckrationalität), c’est-à-dire la domination d’une pensée technique et utilitariste qui réduit le monde à de simples moyens d’efficacité.
C’est dans ce contexte intellectuel qu’émerge Jürgen Habermas.
Habermas opère un déplacement décisif: il déplace la critique sociale vers la démocratie et le dialogue. Pour lui, le débat et la communication sont au cœur du projet critique. Il critique les structures de domination mais refuse de sombrer dans le pessimisme radical d’Adorno et de Horkheimer. Au contraire, il développe la théorie de l’agir communicationnel, selon laquelle la légitimité politique naît de la délibération publique.
C’est dans cette perspective qu’il élabore sa célèbre notion de sphère publique (Öffentlichkeit), entendue comme un espace de débat situé entre la société civile et l’État, où des citoyens privés discutent rationnellement d’intérêts communs afin de former une opinion publique capable de critiquer et de contrôler le pouvoir politique. C’est ce que l’on appelle aujourd’hui la démocratie délibérative, dont le fondement est la rationalité communicationnelle.
«L’émancipation passe-t-elle par la rupture révolutionnaire ou par la réforme démocratique? »
— Lahcen Haddad
Ainsi, alors que Marx pense le changement historique à travers la logique du conflit et de la révolution, Habermas le pense à travers le débat, la délibération et la construction progressive de la légitimité démocratique. La critique sociale change donc profondément de nature entre Marx et Habermas.
Les deux poursuivent pourtant un objectif commun: l’émancipation humaine. Mais leurs chemins diffèrent. Marx privilégie la transformation radicale des structures économiques, portée par la lutte du prolétariat. Habermas, quant à lui, mise sur la consolidation des institutions démocratiques et sur l’existence d’un espace public de discussion comme moyen patient mais durable de transformation sociale.
La question philosophique qui en découle est essentielle: l’émancipation passe-t-elle par la rupture révolutionnaire ou par la réforme démocratique?
L’histoire récente semble parfois donner raison à Habermas. Les révolutions ont souvent été coûteuses et ont parfois débouché sur des régimes autoritaires. Mais l’observation des démocraties contemporaines semble aussi donner raison à Marx: derrière les institutions formelles subsistent des inégalités profondes, une concentration du pouvoir économique et l’influence croissante de l’argent et d’intérêts occultes.
La crise du monde contemporain redonne ainsi une actualité paradoxale aux deux penseurs. La montée des inégalités entre le Nord et le Sud, mais aussi à l’intérieur des sociétés elles-mêmes, la domination du capitalisme numérique et des grandes plateformes technologiques, la capacité croissante des entreprises globales à structurer l’économie mondiale et même à influencer les systèmes politiques, ou encore la montée des populismes et la polarisation des sociétés, montrent que les analyses de Marx sur le capitalisme globalisé restent d’une étonnante pertinence.
De la même manière, les réflexions de Habermas sur la fragilité de l’espace public et sur la nécessité de préserver des institutions démocratiques capables d’organiser un débat rationnel apparaissent aujourd’hui essentielles, à l’heure où les réseaux sociaux fragmentent la discussion publique et où la confiance dans les institutions s’érode.
Le 14 mars, date de la disparition de deux grands penseurs, devient ainsi une métaphore de la trajectoire de la pensée critique moderne. Marx incarne la critique des structures économiques de la modernité industrielle. Habermas représente la critique des processus démocratiques de la modernité politique.
Ensemble, ils illustrent deux moments de la modernité: la modernité industrielle et la modernité démocratique — deux moments qui, malgré les critiques postmodernes, restent au cœur des débats intellectuels du 21ème siècle.
La disparition de Habermas marque peut-être la fin d’une époque intellectuelle. Mais les questions qu’il pose demeurent ouvertes: la critique sociale peut-elle encore s’organiser autour de grandes théories? Comment penser la démocratie à l’ère de l’intelligence artificielle, des réseaux sociaux, de la polarisation et de la fragmentation politique?
Le 14 mars nous rappelle finalement une chose essentielle: la pensée critique n’est jamais figée. Elle se transforme avec l’histoire — de Marx à Habermas, de la révolution au dialogue.





