Ali Khamenei: portrait épouvantable

L'ayatollah Ali Khamenei, Guide suprême d'Iran. AFP or licensors

PortraitPendant plus de quatre décennies, Ali Khamenei a transformé l’Iran en une théocratie de fer, gouvernée par la peur, la sacralisation du pouvoir et la mort administrée. De l’ombre des purges révolutionnaires aux charniers secrets, de la paranoïa mystique à la répression de masse, ce portrait de l’abomination retrace la trajectoire d’un clerc ordinaire devenu l’un des tyrans religieux les plus implacables de l’époque contemporaine.

Le 24/01/2026 à 10h05

Quarante années après, dressé comme une idole de fer et de feu, révolte après révolte étouffées, le mystère Ali Khamenei demeure, tel un châtiment prolongé, immobile sous le ciel obscur iranien, survivant à la colère des hommes comme aux supplications du peuple. À quatre-vingt-six ans, le Guide suprême contemple sans trembler la lente ruine économique du pays, des générations entières de jeunes qui se consument, laisse la violence s’accumuler comme une offrande sanglante, et entretient, dans le silence et la peur, le mythe de son infaillibilité tel un veau d’or que nul n’ose renverser.

Aujourd’hui des foules en Iran profèrent le blasphème absolu «Mort au dictateur!» et son portrait est brûlé, comme on annonce la fin d’un règne maudit. Même parmi l’élite religieuse, des voix se font murmure, reconnaissant que cette fois, l’idole vacille. Son règne, dit-on encore, ne tombera qu’avec sa mort, et nul prophète ne sait quel avenir, de cendres ou de renaissance, surgira alors pour l’Iran.

Selon son neveu Mahmoud Moradkhani, réfugié en France, Khamenei «résistera jusqu’à la dernière goutte de sang», et n’abandonnera jamais un pouvoir qu’il croit d’essence divine, prêt à entraîner le pays avec lui dans la nuit s’il le faut, plutôt que de renoncer à l’illusion sacrée qu’il incarne.

L’ascension d’un clerc sans stature

Qui est donc Ali Khamenei? En 1979, au moment où la révolution chiite s’impose, il n’est ni un grand ayatollah ni une figure intellectuelle centrale de l’islam chiite. Clerc de second rang, formé à Machhad et à Qom, traducteur ponctuel de textes religieux et politiques, il se distingue moins par la pensée que par la dévotion absolue qu’il voue à Ruhollah Khomeini.

Il gravit alors, sans éclat, mais sans relâche, les échelons du nouvel ordre islamique. Emprisonné puis exilé sous le Shah, il est, après la révolution, généreusement récompensé par une série de postes clés. En 1980, Khomeini le propulse à la prestigieuse fonction de prédicateur du vendredi à Téhéran, une chaire stratégique, au cœur battant du pouvoir, où la parole devient instrument de domination.

Très vite, Khamenei s’impose comme l’un des lieutenants les plus dociles et les plus zélés du Guide suprême. Il épouse sans réserve la doctrine du Velayat-e Faqih (le gouvernement du juriste islamique) qui érige le clergé en autorité sans contrepoids. Il partage la vision d’une théocratie totale, expurgée de toute influence jugée impie, et adhère pleinement aux purges destinées à «purifier» le pays de ses élites laïques, libérales ou simplement réfractaires au nouveau régime.

Devenu président de la République islamique en 1981, Ali Khamenei ne fait rien pour enrayer la machine de mort. Monarchistes, marxistes, membres du MEK, minorités ethniques: tous sont pris dans une campagne de terreur méthodique. Entre 1981 et 1982 seulement, plus de 3.500 opposants sont exécutés. Rescapé d’une tentative d’assassinat, qui le laissera à jamais paralysé du bras droit, Khamenei forge alors une haine implacable envers les intellectuels dits «occidentalisés». La répression ne connaît plus d’âge: même des adolescents figurent parmi les victimes.

1988: le crime fondateur

La plus sinistre de ces purges survient à la toute fin de la guerre Iran-Irak, à l’été 1988. Avec la bénédiction d’Ali Khamenei, les prisons iraniennes sont méthodiquement vidées de leurs dissidents politiques au cours d’une série d’exécutions secrètes et expéditives. Des «commissions de la mort» sont mises en place: quelques minutes d’interrogatoire, une question de loyauté, une réponse jugée déviante, et la corde. En quelques mois, plusieurs milliers de prisonniers, entre 2.800 et 5.000 selon les ONG, sont pendus ou fusillés à l’issue de simulacres de jugement. La machine ne tremble pas. Elle tranche.

Le 7 décembre 1988, quelques mois après les faits, Khamenei assume publiquement l’horreur. Dans un discours officiel d’une froideur clinique, il justifie les exécutions massives et interpelle le peuple: «Pensez-vous que nous devions distribuer des bonbons à une personne qui, depuis sa prison, a participé aux activités des hypocrites [MEK] qui ont attaqué la République islamique? […] S’il est prouvé qu’il collaborait avec cet appareil, que devons-nous faire de lui? Il mérite la peine de mort et nous l’exécuterons sans hésiter.» Pour Khamenei, ces prisonniers sont coupables de «guerre contre Dieu» et ne méritent aucune pitié. Ce massacre n’est pas un dérapage. C’est un acte fondateur. Et Khamenei en tire une certitude durable: la terreur fonctionne.

L’ayatollah Hussein Ali Montazeri, alors dauphin désigné de Khomeini, qualifiera plus tard ces exécutions de «plus grand crime commis par la République islamique, que l’Histoire nous reprochera». Il en paiera le prix. À la mort de Khomeini, en juin 1989, Montazeri est rapidement écarté pour avoir osé dénoncer ces crimes extrajudiciaires. L’Assemblée des experts, conclave religieux chargé de désigner le nouveau Guide suprême, se tourne alors vers Ali Khamenei. Le choix surprend: Khamenei n’est qu’un hojjat ol-islam (preuve de l’islam), loin du prestige religieux des marja‘-e taqlid (source de l’imitation). Lui-même feint l’humilité. Dans une scène devenue célèbre, il fond en larmes et s’écrie: «Je m’y oppose.» Mais cette résistance n’est qu’un théâtre. Elle se dissout aussitôt, la Constitution est interprétée, puis amendée. La légitimité religieuse est fabriquée après coup.

En réalité, le profil de Khamenei correspond parfaitement aux attentes de la hiérarchie du régime. Suffisamment loyal pour perpétuer la révolution islamique, suffisamment effacé pour ne menacer personne. Il n’est pas choisi pour sa stature spirituelle, mais pour sa docilité, sa dépendance, sa fiabilité idéologique. Khamenei doit tout au système. Il le servira sans scrupule ni états d’âme. Il est l’instrument idéal pour préserver l’héritage de Khomeini tout en neutralisant le risque d’un Guide trop populaire pour faire de l’ombre. Un pouvoir sans éclat, mais sans frein et, déjà, sans retour.

L’État = Dieu et la foi = police

Promu «Grand ayatollah» (Grand signe de Dieu), Ali Khamenei est façonné par la propagande en figure d’infaillibilité, drapé d’une aura quasi divine. En Iran, obéir au Guide suprême revient à obéir à Dieu. Cette confusion n’est pas suggérée, elle est martelée. Très récemment, le 31 décembre 2023, lors d’une rencontre avec la famille du général Qassem Soleimani, tué par l’armée américaine, Khamenei affirme sans ciller que «le Dieu Tout-Puissant parlait à travers [lui]», laissant affleurer au grand jour une mégalomanie mystique longtemps entretenue dans les cercles du pouvoir. «En fait, c’était ma langue, mais c’étaient les paroles de Dieu», balbutie-t-il, illuminé. L’opposant iranien en exil Faraj Sarkouhi résume cette dérive avec lucidité: «mégalomanie, autocentrisme, déification de soi, prétention à être prophète ou la voix de Dieu… sont [s]es caractéristiques typiques».

Cette prétention devient doctrine. Dans un sermon prononcé en 2000, Khamenei déclare que «l’obéissance au wali-e faqih (juriste islamique gardien) est une obligation religieuse équivalente à l’obéissance au Prophète». La formule n’a rien de symbolique. Elle consacre une fusion totale entre Dieu et l’État, entre la foi et la répression. Le Guide suprême ne se conçoit plus comme un dirigeant, mais comme le relais terrestre d’un ordre sacré auquel nul ne peut se soustraire sans commettre un péché.

Dans cet univers clos, toute opposition, toute critique, toute divergence devient un complot satanique dirigé contre la révolution islamique. Le monde de Khamenei est manichéen: d’un côté les martyrs pieux du régime, de l’autre les «ennemis de Dieu», traîtres vendus aux puissances étrangères, les États-Unis tenant le rôle éternel du «Grand Satan». Cette vision assiégée s’est durcie avec le temps, nourrissant une paranoïa croissante et un isolement pathologique.

Sur le plan personnel, Ali Khamenei mène une existence retranchée, presque claustrale, au cœur de Téhéran. Officiellement, le régime célèbre son ascétisme et son rejet du luxe. En réalité, il vit cloîtré dans un complexe ultra-sécurisé, fastueux à l’excès, où toutes les commodités occidentales qu’il condamne sont pourtant mises à son service. Il est entouré de gardes et de conseillers filtrés avec une rigueur obsessionnelle. Depuis 1989, il n’a plus quitté le territoire iranien, reproduisant le modèle de Khomeini qui, après son retour d’exil en 1979, ne s’était plus jamais aventuré hors des frontières. Ali Khamenei s’est rendu cette année-là en Chine puis en Corée du Nord, avant de rentrer en Iran. Le mois suivant, l’ayatollah Khomeini est décédé et Khamenei est devenu le Guide suprême. Depuis, il n’a plus effectué de voyage à l’étranger. Il vit coupé du monde, recevant seulement des visites soigneusement mises en scène.

Ses apparitions publiques sont rarissimes, jamais annoncées, jamais retransmises en direct. Toujours sous très haute protection, il vit dans la crainte permanente de l’assassinat, une peur loin d’être infondée. En 2025, lors de l’escalade militaire avec Israël, le Guide suprême a dû se terrer pendant plusieurs semaines dans un lieu tenu secret. Cette existence recluse, dans un sanctuaire peuplé de courtisans dociles, achève de le couper de toute réalité tangible. Khamenei évolue dans un monde clos où ne parviennent que des louanges, des récits édulcorés et des certitudes recyclées, un écho perpétuel qui renforce sa conviction d’être l’élu, et justifie, à ses yeux, toutes les violences.

Quatre décennies de sang

Depuis son accession au sommet, son pouvoir s’inscrit dans une continuité de sang. Répressions brutales, éliminations ciblées, éradication méthodique des opposants: à l’intérieur comme à l’extérieur des frontières, la violence devient un mode de gouvernement. Entre 1989 et 1993, sous la présidence du pragmatique Akbar Hachémi Rafsandjani, une vague d’assassinats d’opposants en exil secoue l’Europe. Anciens ministres du Shah, militants démocrates, figures de l’opposition iranienne: les corps apparaissent, les enquêtes s’enlisent, les messages sont clairs.

Le signal le plus retentissant est donné à Berlin, en septembre 1992, avec l’attaque du restaurant Mykonos. Quatre dissidents kurdes iraniens, dont le leader du PDKI Sadegh Sharafkandi, sont abattus par des tueurs. Cinq années d’enquête minutieuse conduisent, le 10 avril 1997, à un jugement historique de la justice allemande. Le verdict est sans détour. La cour met directement en cause Ali Khamenei, le président de l’époque Ali Rafsandjani et le ministre des Affaires étrangères Ali Velayati comme donneurs d’ordre de l’attentat. Pour la première fois, le masque tombe.

Apparaît alors au grand jour un réseau d’assassinats transnationaux piloté depuis Téhéran. Selon le Département d’État américain, au moins cinquante opposants iraniens sont tués à l’étranger dans les années 1990 par des agents du régime. Khamenei est considéré comme l’instigateur ou l’avaliseur de ces opérations. La leçon est limpide: l’exil ne protège pas. La longue main de la révolution peut frapper partout, longtemps après, sans prescription ni refuge.

À l’intérieur du pays, la même logique s’impose. Lorsque Mohammad Khatami arrive à la présidence (1997-2005), une brève illusion d’ouverture traverse la société iranienne. La presse respire, le débat s’esquisse. Mais le Guide suprême veille. En 1998, une série d’assassinats d’intellectuels et d’opposants (appelée par les médias les «meurtres en chaîne») plonge le pays dans la stupeur. Écrivains, journalistes, poètes, figures laïques, dont le couple de militants Dariush et Parvaneh Forouhar, sont froidement éliminés.

L’enquête officielle finit par reconnaître l’implication d’agents du ministère du Renseignement. Mais là encore, Khamenei n’agit pas en justicier. Il s’érige en protecteur de l’appareil. Des documents judiciaires fuités révèlent qu’il cherche à étouffer l’affaire sitôt les exécutants identifiés. Un agent rapporte: «le ministre [du Renseignement] a dit: “Agha [Khamenei] a parlé avec le président Khatami. Trouvez rapidement un ou deux coupables à présenter, afin qu’on boucle l’affaire selon ce qui a été convenu entre Agha et Khatami. Agha a demandé de clore le sujet au plus vite.”» Un autre note qu’en pleine vague d’assassinats Khamenei évoque un «complot étranger», déplaçant la responsabilité pour sauver l’institution. Le crime n’est pas puni, il est administré.

En juillet 1999, lorsque des étudiants descendent dans les rues de Téhéran pour défendre la liberté de la presse, l’ordre est donné de frapper sans retenue. Les bassidji et les forces de l’ordre attaquent les dortoirs universitaires. Des jeunes sont tués, des centaines arrêtés, torturés. Khamenei désigne les étudiants comme des traîtres manipulés par l’étranger, fournissant à la violence son habillage idéologique.

Dix ans plus tard, après l’élection présidentielle truquée de 2009, un soulèvement massif, la «Vague verte», réclame le droit de choisir. Khamenei réagit par la menace. Le 19 juin, lors de la prière du vendredi, il avertit d’un «bain de sang» imminent. Le signal est entendu. Les bassidji et les pasdarans écrasent les foules. Des dizaines de manifestants sont abattus, dont Neda Agha-Soltan, dont l’agonie filmée devient l’icône d’un régime qui tue à visage découvert. Des milliers d’arrestations suivent. Mir Hossein Moussavi et Mehdi Karroubi sont encore assignés à résidence, plus de treize ans plus tard.

La mécanique se répète. En décembre 2017, puis en novembre 2019, des manifestations éclatent contre la misère et la corruption. Khamenei n’y voit jamais un cri social, seulement la main de l’«ennemi». Lorsque le prix du carburant explose, il ordonne la répression totale. Les forces de sécurité tirent à balles réelles dans des dizaines de villes. En quelques jours, environ 1.500 manifestants sont tués, selon des ONG et Reuters. Khamenei félicite ensuite les forces de l’ordre pour avoir vaincu, dit-il, «un complot ourdi par l’Amérique et Israël», et bloque toute enquête indépendante.

En 2022-2023, la mort de la jeune Mahsa Amini en détention, arrêtée par la police des mœurs, déclenche un soulèvement national. «Femme, Vie, Liberté» devient un mot d’ordre existentiel, appelant à la fin de la théocratie. Khamenei répond en despote acculé. Il dénonce une émeute téléguidée par l’étranger et autorise une répression féroce. Plus de 500 manifestants sont tués, pour la plupart de très jeunes femmes et hommes désarmés; des dizaines de milliers sont arrêtés. Des procès expéditifs envoient plusieurs manifestants à la potence, pour l’exemple. Jusqu’au bout, le Guide suprême persiste dans le déni, réduisant la contestation à «une bande de vandales».

Un sociopathe englué dans le sacré

Chez Khamenei, la violence est la colonne vertébrale du pouvoir. Chaque crise confirme sa certitude intime, gouverner, c’est écraser et survivre, c’est frapper le premier. Plus les années passent, plus le Guide suprême se retranche dans une bulle sacrée. Il vit emmuré dans un monde de gardiens et de clercs serviles. Le peuple iranien n’est plus pour lui qu’une abstraction menaçante, une masse indistincte dont chaque frémissement annonce la trahison. Ce n’est plus seulement de la paranoïa politique, c’est une vision eschatologique du monde, où l’Iran se pense comme une forteresse sacrée assiégée par les forces du mal, et où la violence prend valeur de mission. Les purges menées sous son règne (tribunaux révolutionnaires, charniers clandestins, exécutions de masse) ont fait jusqu’à 30.000 morts.

Cité par la revue Conflits (édition du 15 janvier 2026), le vieillard a récemment adressé un avertissement aux manifestants des rues iraniennes: «Tout le monde sait que la République islamique est arrivée au pouvoir avec le sang de centaines de milliers de personnes honorables; elle ne reculera pas face aux saboteurs.» En quelques mots, il admet cyniquement que le régime s’est bâti sur un océan de sang, et qu’il est prêt à y replonger sans hésitation.

Cette déclaration n’est pas un dérapage. Elle dévoile l’homme tel qu’il est devenu: un souverain crépusculaire, prêt à livrer son propre peuple à la mort pour sauver une idole qu’il confond avec Dieu. Son règne restera, dans l’Histoire des hommes, comme l’une des théocraties les plus sombres de l’époque contemporaine: un temps où les prisons se sont étendues à mesure que les cimetières débordaient, où la foi, pervertie, fut invoquée non pour sauver les âmes, mais pour légitimer l’anéantissement.

Par Karim Serraj
Le 24/01/2026 à 10h05