Jeûner: une pause du corps pour retrouver l’essentiel

Soumaya Naâmane Guessous.

Soumaya Naamane Guessous.

ChroniquePourquoi jeûner, se priver, se frustrer? Pourquoi s’imposer cet effort volontaire? Derrière cette pratique millénaire se cache bien plus qu’une simple abstinence alimentaire. Des civilisations antiques aux grandes religions, le jeûne traverse l’histoire humaine comme une quête de discipline, de purification et de sens.

Le 13/03/2026 à 12h10

Le jeûne n’est ni une invention récente ni une exclusivité religieuse. C’est une pratique ancienne, universelle, profondément humaine.

Bien avant l’avènement des religions monothéistes, les sociétés anciennes pratiquaient déjà le jeûne. Dans l’Égypte antique, cette pratique précédait certaines cérémonies sacrées afin de purifier le corps et d’élever l’esprit.

Les Grecs jeûnaient pour se préparer aux oracles et aux initiations philosophiques, afin d’affiner la pensée ou de se préparer aux grandes compétitions. Les Romains, eux, y voyaient un exercice de discipline.

Chez les Amérindiens, le jeûne permettait d’entrer en contact avec le monde spirituel, notamment avant une vision ou un rite de passage.

En Inde, les traditions hindoues et bouddhistes ont intégré le jeûne comme une véritable discipline intérieure: nourrir moins le corps pour mieux nourrir la conscience, apaiser les désirs et favoriser la méditation.

Le jeûne répond ainsi à un besoin universel de maîtrise, de transcendance et de sens. Les religions monothéistes ont ensuite codifié cette pratique.

Dans le judaïsme, le jeûne est un acte de repentance, de mémoire et d’introspection. Le plus solennel est Yom Kippour: pendant 25 heures, les fidèles observent une abstinence totale — sans nourriture, ni boisson, ni relations sexuelles — et consacrent ce temps à la prière, à la demande de pardon et à la réconciliation avec eux-mêmes et avec Dieu. Le jeûne de Tisha BeAv commémore, quant à lui, la destruction des deux Temples de Jérusalem, un drame fondateur de l’histoire juive. Ces moments de privation volontaire rappellent que l’abstinence peut être un chemin vers la lucidité et la responsabilité morale.

Il existe également un lien entre le judaïsme et l’islam autour d’un jour de jeûne. Lorsque le Prophète Muhammad arrive à Médine, les Juifs jeûnent pour commémorer la délivrance de Moïse et des Hébreux face à Pharaon. Reconnaissant cette filiation spirituelle, le Prophète recommande aux musulmans d’observer ce jeûne, tout en suggérant d’y ajouter un jour supplémentaire afin de se distinguer. Ce jour correspond à Achoura.

«Le jeûne est une école du comportement. Il apprend la patience, la tempérance et la bienveillance.»

—  Soumaya Naamane Guessous

Dans le christianisme, le Carême précède Pâques et dure quarante jours. Traditionnellement, il implique une réduction de l’alimentation et une abstinence de certains aliments comme la viande, parfois les œufs, le lait ou le vin. Le jeûne y est associé à la prière, au partage et à la solidarité envers les plus pauvres. C’est un temps de dépouillement et de retour à l’essentiel.

En islam, le mois de Ramadan occupe une place centrale. Du lever au coucher du soleil, le croyant s’abstient de nourriture, de boisson et de relations sexuelles. Cette abstinence s’accompagne d’une discipline morale: retenue dans les paroles, maîtrise de la colère, respect d’autrui, générosité et charité.

Le jeûne est considéré comme un moyen de purification du corps et surtout de l’âme. Il permet de se rapprocher de Dieu, de réfléchir à ses actes et de demander pardon pour ses manquements. Dans certains cas, le jeûne revêt aussi une dimension expiatoire. Celui qui a juré au nom de Dieu de tenir un engagement et ne l’a pas respecté peut, par exemple, observer trois jours de jeûne afin de demander pardon et de se purifier.

Certains musulmans pratiquent également des jeûnes surérogatoires, notamment les lundis et les jeudis, dans une démarche d’élévation spirituelle.

Au-delà de l’aspect rituel, le jeûne vise à développer la maîtrise de soi, la solidarité envers les plus démunis et la gratitude pour ce que l’on possède. Il rappelle aux croyants que la spiritualité et l’éthique doivent guider les actes du quotidien.

L’abstinence sexuelle n’est pas une négation du désir. Elle rappelle simplement que l’être humain ne se réduit pas à ses pulsions. Elle invite à canaliser l’énergie du corps vers l’intériorité et la maîtrise de soi.

Sur le plan scientifique, le jeûne suscite aujourd’hui un regain d’intérêt. De nombreuses études montrent que l’abstinence temporaire peut améliorer le métabolisme, stimuler certains mécanismes de réparation cellulaire et renforcer la concentration. Le jeûne intermittent, largement pratiqué en dehors de tout cadre religieux, consiste à alterner périodes d’alimentation et périodes de jeûne. Il peut être bénéfique, à condition d’être pratiqué avec discernement.

Car le jeûne n’est pas adapté à tous. Certaines personnes, même en apparence en bonne santé, ne peuvent le supporter: maladies chroniques, diabète, hypoglycémie ou fatigue sévère. Les religions elles-mêmes prévoient des exemptions. Le corps n’est pas un ennemi à dompter, mais un partenaire à respecter.

Jeûner suppose également une certaine hygiène de vie: dormir suffisamment, manger avec modération, éviter les excès nocturnes et ne pas sombrer dans des nuits passées devant des écrans ou des réseaux sociaux sans fin. Le jeûne perd son sens lorsque les nuits deviennent blanches et les repas des orgies compensatoires.

Enfin, le jeûne est une école du comportement. Il apprend la patience, la tempérance et la bienveillance.

Le jeûne n’est ni une punition ni une performance. Il est une pause, une respiration dans le tumulte du monde. L’être humain apprend à se libérer de ce qui l’enchaîne. La faim rappelle la fragilité, le silence intérieur ouvre à l’écoute et à l’introspection, la retenue rend l’âme plus légère.

Jeûner, c’est accepter de se vider un peu pour laisser davantage de place à l’essentiel. Lorsque le corps s’apaise, l’esprit s’élève. Et c’est peut-être là que commence la véritable abondance.

Par Soumaya Naamane Guessous
Le 13/03/2026 à 12h10