Nos fanatiques et les leurs

Fouad Laroui.

Fouad Laroui.. KF Corporate

ChroniqueSoit on combat le fanatisme et l’oppression sous toutes leurs formes, soit on se tait.

Le 24/03/2021 à 10h59

J’ai lu cette semaine un livre très perturbant, même s’il se termine sur une note d’espoir. En voici un résumé, que je vous propose de lire jusqu’au bout, sans a priori, sans jugement.

Tamo est née dans une famille nombreuse: elle est la quatrième des sept enfants d’un couple très religieux. Son père refuse de l’envoyer à l’école. Elle se débrouille quand même pour apprendre à lire et à écrire à la maison. Très bien– mais elle n’est alors autorisée qu’à lire le Livre sacré. Elle aime la musique, qu’elle écoute parfois à la radio, rêve d’apprendre le piano ou la danse– hélas, son père lui dit (ou plutôt aboie…) que la musique est l’œuvre du Diable. Fin du rêve.

Mais Tamo est d’une intelligence vive. Avec la complicité d’un de ses frères, elle apprend en secret l’algèbre, la trigonométrie, les sciences. Elle se présente en autodidacte au baccalauréat, qu’elle obtient haut la main. Les portes de l’université s’ouvrent mais celles de la maison familiale se ferment: son père, qui estime que tout savoir non-religieux est inutile, la renie.

Elle n’en a cure. À l’Université, elle découvre l’Histoire, la politique, l’art du débat, de la controverse. Surtout, elle se rend compte qu’elle a le droit de parler, d’avoir une opinion. Pour une personne qui, depuis sa naissance, était soumise au dogme et n’avait pas voix au chapitre, c’est un choc. C’est une libération, en fait. Elle finira pas soutenir une brillante thèse de doctorat.

Belle histoire, n’est-ce pas? Et parfaitement authentique: c’est l’autobiographie de l’auteur.

Maintenant, une question. Où se passe tout cela? Au Maroc? En Arabie Saoudite? Chez les Talibans?

Pas du tout. Ça se passe aux États-Unis d’Amérique, de nos jours. Et Tamo s’appelle en fait Tara –pardonnez-moi le subterfuge.

Vous ne me croyez pas? Procurez-vous le livre et lisez-le. Il s’agit d’Une éducation, de Tara Westover, publié chez Lattès l’an dernier. Il coûte 22 euros.

Tara Westover est née en 1986 dans une famille mormone (une branche du christianisme). Le seul livre qu’elle avait le droit de lire, outre la Bible, c’était le Livre de Mormon. Ces fanatiques ont le droit, semble-t-il, de ne pas envoyer leurs enfants à l’école. Leur vie, dans tous ces détails, est entièrement soumise à la religion –disons: à une conception très étriquée de la religion. Rien d’autre ne compte, rien d’autre n’existe.

Vous vous attendez peut-être à ce que j’épilogue là-dessus. Non, c’est à vous de le faire.

Moi, je me pose une seule question: quand on dénonce –à juste titre– le fanatisme religieux, l’oppression des esprits, le refus de scolariser les petites filles, pourquoi ne parle-t-on jamais de ces gens qui ont un passeport américain et qui ont quasiment tout un État, l’Utah, à eux? Pourquoi ne dénonce-t-on que les usual suspects– ceux qui peuplent cet arc immense qui va du Maroc à l’Indonésie?

Soit on combat le fanatisme et l’oppression sous toutes leurs formes, soit on se tait.

(Mille excuses, j’ai quand même épilogué –mais rien ne vous interdit de proposer une autre conclusion.)

Par Fouad Laroui
Le 24/03/2021 à 10h59

Bienvenue dans l’espace commentaire

Nous souhaitons un espace de débat, d’échange et de dialogue. Afin d'améliorer la qualité des échanges sous nos articles, ainsi que votre expérience de contribution, nous vous invitons à consulter nos règles d’utilisation.

Lire notre charte

VOS RÉACTIONS

Tant que les mormons ne font pas de prosélytisme et ne combattent pas le système établi , pourquoi voulez vous que l'Etat Fédéral s'immisce dans une culture locale et la combatte?

jamais des mormons se sont fait terroristes ou kamikazes... ils veulent juste le droit de vivre comme ils l entendent, cela peut paraitre extreme mais c est mieux que les gangs et maffias armees qui dealent de la drogue pourrie et sement la zizanie dans le reste du pays....

Il y a quand même une différence, et elle est de taille: dans nos contrées, elle ne serait jamais à l'université ...

Bjr professeure.L'épilogue le plus approprié,à mon humble avis,est que Tara Westover a réussi et qu'elle est même devenue une professeure universitaire.Elle enseigne à ses étudiants:l'art du débat,la liberté du dogme et le refus du fanatisme sous toutes ses formes. Sa famille,ses proches et quelques fanatiques reconnaissent publiquement que Tara a raison, qu'elle a fait le bon choix et qu'ils sont fiers d'elles. Serait-ce le début de la fin du fanatisme?Nous l'espérons de tout coeur.Merci pour ce joli billet.

Celà arrive malheureusement dans toutes les sociétés, sans exception, même camouflées . Au début de la lecture, je croyais qu'il s'agissait d'une famille musulmane, ce qui malheureusement arrive à la majorité des gens, spécialement chez les occidentaux ou au raisonnement occidental . Facile de faire mal à l'Islam

Je ne sais pas ce que contient l'État de l'Utah comme richesse, mais je sais que "l'arc du Maroc à l'Indonésie" est et a toujours été sujet à diverses convoitises...

Brillant épilogue s'il en est !!

Non, aucune comparaison n'est possible entre nos fanatiques et les leurs.

Le fanatisme résiduel ou marginal est bien différent du fanatisme idéologique ou religieux. Le fanatisme dont vous parlez dans votre article ne peut déborder sur une dictature dogmatique totale et absolue. Les possibilités de découvrir des aux delà riches, différents et critiques à l'image de l'esprit humain restent évidents et réels dans des horizons factuel et fictionnel aux contours tracés par la loi, la constitution et les droits universels, arbitré par une majorité qui détermine le dénominateur commun et qui a la conviction et la foi de préserver le droit des minorités. Dans ce cas, ce genre de fanatisme se confond plus en une optique de vue et une philosophie de vie que d'une religion ou idéologie dont les moyens de coercition de par l'histoire ont été toujours exorbitants.

Leur laisser un état, où ils vivent d après leurs règles, sans vouloir les imposer aux états voisins, est également une option. On respecte leurs idées. Et avec le temps on fait le bilan d où ça les mène. Deviendraient ils des gens heureux ? A noter que le système de société que nous considérons comme moderne ne rend pas systématiquement les gens heureux.

Et donc on abandonne les enfants à naître là-bas ? Qu'ont-ils fait pour mériter cela ?

Excellent!

0/800