Abdelmadjid Tebboune a du pain sur la planche. En avril prochain, le pape Léon 14 est attendu en Algérie, visite confirmée par le Vatican. Alger veut en faire un moment d’apparat, une démonstration de tolérance et de profondeur historique. Le récit est prêt: l’Algérie serait la gardienne légitime de l’héritage culturel et spirituel de Saint Augustin.
Sur les médias officiels, les slogans s’enchaînent: «Algérie berceau du christianisme», «Algérie amie du christianisme» ou plus rigolo «Saint Augustin était algérien». L’affichage est appuyé, presque insistant. Mais la mise en scène ne trompe plus grand monde. Car la réalité raconte une tout autre histoire, celle d’un étouffement méthodique, administratif et assumé. L’hypocrisie est devenue doctrine. D’un côté, on invoque la liberté des cultes. De l’autre, on verrouille les églises et on limoge toute une équipe d’une radio publique à Constantine rien que pour avoir diffusé une chanson de la diva Fayrouz sur Noël. L’antichristianisme est autant promu par le régime d’Alger que l’antisémitisme.
Une politique de fermeture systématique
À l’aube de 2026, la presque totalité des lieux de culte chrétiens officiels reste fermée par décision administrative. Les fidèles se rassemblent désormais dans des maisons privées, en petits groupes, discrètement, pour prier et célébrer le culte chrétien au risque d’être accusés de réunion illégale.
Les chiffres sont implacables: sur les 47 églises ouvertes en 2017, seules 4 sont encore autorisées à officier. Quatre. Toutes les autres sont scellées ou interdites d’activité. Les rares lieux encore accessibles sont étroitement surveillés.
En 2022, le Haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme s’est dit «préoccupé par les discriminations contre les minorités religieuses et la fermeture des lieux de culte non musulmans» en Algérie. Une formule diplomatique, mais lourde de sens.
À l’international, les signaux d’alerte se multiplient. L’ONG Portes Ouvertes classe l’Algérie parmi les vingt pays au monde où les chrétiens sont le plus persécutés (19ème rang en 2023). Depuis 2021, les États-Unis ont inscrit l’Algérie sur leur Special Watch List des pays violant gravement la liberté religieuse. Des auditions officielles sur le cas algérien ont eu lieu au Congrès américain, au Parlement européen, au Sénat français.
Cette médiatisation irrite Alger. Elle contredit le récit officiel. Pourtant, en interne, aucune inflexion. Au contraire: les condamnations récentes confirment la persistance d’une ligne dure. Le pouvoir ne recule pas. Il rationalise.
La confiscation des églises: continuité historique
La stratégie n’est pas nouvelle. Dès l’indépendance, entre 1963 et 1973, la quasi-totalité des églises des villes et villages (des centaines dans ce qui était une province française) est reprise par l’État socialo-communiste. Certaines sont converties en mosquées, d’autres laissées à l’abandon. La cathédrale d’Oran devient bibliothèque. Le patrimoine chrétien est absorbé, neutralisé, transformé. Les chrétiens français et les pieds-noirs sont harcelés.
À partir de 2017, une nouvelle phase s’ouvre. Plus méthodique. Plus ciblée. Une commission mixte (Affaires religieuses, Intérieur, Police, Gendarmerie) inspecte les lieux de culte encore actifs. Sur les donc 47 églises encore debout, 25 sont «visitées» et reçoivent des mises en demeure. Les établissements sont scellés, les uns après les autres.
Février 2018: trois églises à Oran ferment. 2019: Béjaïa, Ouargla, Tizi-Ouzou. L’église du Plein Évangile, la plus importante du pays, est sommée de cesser toute activité. Au total, une quinzaine d’églises ferment dans cette séquence.
«Aujourd’hui, la visite du pape Léon XIV risque de révéler au monde chrétien une réalité bien sombre : en Algérie, la plupart des églises sont interdites d’offices»
— Karim Serraj
Des vidéos sur la police expulsant des fidèles en pleurs, et même trainant certains hors de l’église, circulent sur les réseaux sociaux. Le pasteur Chalah, est bousculé et blessé lors de l’assaut contre son église; il porte plainte avec un certificat médical à l’appui. Dans les jours qui suivent, la communauté laïque algérienne organise des manifestations pacifiques pour crier au scandale. La réaction du gouvernement est cynique, associant ces églises à des dépotoirs: le ministre de l’Intérieur affirme qu’il ne s’agit que de «garages et entrepôts». En clair, il refuse même de reconnaître le statut d’«église» à ces lieux de culte.
Puis la vague continue. En 2021, d’autres fermetures frappent le territoire, notamment la célèbre église du pasteur Seighir à Oran. La pandémie de Covid-19 sert ensuite de prétexte pour maintenir les scellés: les lieux déjà fermés ne rouvrent pas après la levée des confinements.
En 2023, le constat est sans appel: 43 églises ne peuvent plus se rassembler. Toutes ont été fermées par l’État.
Une vision officielle du pluralisme: le refus assumé
«Le gouvernement considère le christianisme comme un danger pour l’identité islamique algérienne et tente par tous les moyens de réglementer l’Église pour la réduire à néant», résume un rapport de l’ONG International Christian Concern.
Les autorités associent volontiers le christianisme à une forme de «trahison identitaire» ou d’allégeance à l’Occident. En 2010. Le ministre des Affaires religieuses de l’époque, Bouabdellah Ghlamallah, déclarait: «personne ne veut qu’il y ait des minorités religieuses en Algérie, car cela risquerait d’être un prétexte pour des ingérences étrangères sous couvert de protection des minorités».
La phrase est révélatrice. Elle dit tout. Le pluralisme n’est pas vu comme une richesse, mais comme une menace. La diversité religieuse devient suspicion politique. La solution? Une Algérie monolithique musulmane, présentée comme garantie de souveraineté.
Poursuites judiciaires et pression constante
La fermeture des églises n’est qu’un volet. Les poursuites individuelles complètent le dispositif. Contrairement au Maroc ou à la Tunisie, où la conversion personnelle n’est pas criminalisée, les Algériens convertis peuvent être poursuivis. Entre 2007 et 2019, au moins 15 protestants ont été traduits en justice pour possession de bibles ou discussions religieuses sur leur lieu de travail.
Le cas de Slimane Bouhafs est emblématique. Ce Kabyle converti est emprisonné trois ans en 2016 pour des publications sur Facebook. Libéré sous conditions, exilé en Tunisie, il est enlevé en 2021 et ramené en Algérie, puis incarcéré à nouveau sous un prétexte politique: appartenance au MAK. Son cas révèle le soupçon spécifique qui pèse sur les chrétiens kabyles, souvent assimilés à une menace séparatiste.
En novembre 2023, Youssef Ourahmane est condamné à un an de prison ferme et 100.000 dinars d’amende pour avoir célébré un culte chrétien «dans un bâtiment non autorisé». En réalité, une retraite spirituelle dans un campement abritant une chapelle. Le message est clair: prier en dehors de chez soi devient une infraction administrative.
Le harcèlement au quotidien est rapporté par de nombreux témoignages qui font état de pressions policières constantes: des agents qui convoquent les chrétiens pour les interroger sur les horaires de prière, les lieux de réunion, dans un but évident d’intimidation. Pendant le mois de Ramadan, des policiers zélés et soudain très religieux viennent surveiller les allées et venues autour des domiciles de convertis qui mangent et défient Allah.
Même l’Église catholique officielle, pourtant prudente, n’est pas épargnée. En 2008, un prêtre catholique, Pierre Wallez, est condamné à 2 mois de prison avec sursis (après appel) pour avoir simplement prononcé une prière avec des migrants africains hors des lieux de culte autorisés. Plus récemment, en septembre 2022, le gouvernement a ordonné la fermeture de Caritas Algérie –le service caritatif de l’Église catholique présent depuis 60 ans– accusé d’opérer sans statut légal conforme. La méfiance du pouvoir s’étend ainsi à toute expression organisée du christianisme, qu’elle soit évangélique ou catholique, locale ou étrangère. Les chrétiens n’ont d’autre choix que de se réunir clandestinement dans des maisons privées. Les chrétiens subsahariens sont traités comme des parias à cause de leur foi.
L’arsenal juridique: la légalité comme instrument
Le verrouillage repose sur un socle légal soigneusement construit. En février 2006, l’Ordonnance n° 06-03 «fixant les conditions et règles d’exercice des cultes autres que musulmans» encadre strictement toute activité religieuse non islamique. Elle permet de poursuivre pénalement de simples discussions religieuses ou la détention de documents chrétiens. La loi du 12 janvier 2012 soumet en outre toute organisation de culte non musulman à autorisation préalable de l’État. Les groupes religieux minoritaires doivent se réunir exclusivement dans des lieux agréés à cet effet, après approbation d’une Commission nationale des cultes placée sous le contrôle du ministère des Affaires religieuses. En pratique, cette commission, où ne siège aucun représentant des minorités concernées, n’accorde jamais d’autorisations. «Les autorités refusent arbitrairement d’inscrire une association si elles décident que son objet est contraire aux constantes et valeurs nationales», note Human Rights Watch au sujet du dispositif légal algérien. Ainsi, les demandes d’agrément déposées par les églises catholiques ou protestantes depuis 2006 sont soit ignorées, soit rejetées.
Cette situation a été dénoncée par la Commission américaine pour la liberté religieuse (USCIRF) comme un droit civique bafoué par les autorités algériennes. Au final, ce cadre place les églises dans une situation intenable, résume un rapport onusien: «pratiquer des rites religieux dans des lieux non autorisés devient un délit en soi».
Une foi reléguée dans l’ombre
Aujourd’hui, la visite du pape Léon XIV risque de révéler au monde chrétien une réalité bien sombre : en Algérie, la plupart des églises sont interdites d’offices. Les fidèles, parmi lesquels le personnel diplomatique et les fonctionnaires d’organismes internationaux, vivent leur foi dans la discrétion, parfois dans la clandestinité.
Et pendant ce temps, Alger prépare la visite papale. On invoque Saint Augustin, on traficote dans les communiqués et les médias le passé chrétien antique. On ment sur l’image extérieure à diffuser. Mais les portes des églises contemporaines restent scellées et les radios qui diffusent des chansons sur Noël, interdites. C’est toute la nouvelle trouvaille algérienne à la mode: brandir l’héritage chrétien comme un trophée civilisationnel pour redorer un blason bien terni, tout en faisant de l’antichristianisme une politique d’État.
Saint Augustin en vitrine.
Les fidèles derrière des portes closes.





