Le temps, ici, a toujours été étrange. Il s’étire sous le soleil, se répète entre les distributions de vivres et les files d’attente devant les dispensaires. Mais depuis la réunion de Madrid, ce temps semble s’être dilaté autrement. Il flotte. Il hésite. Il attend.
La vie quotidienne, elle, n’a pas changé dans ses contraintes. L’accès à l’eau reste rationné. Les camions-citernes soulèvent la poussière en traversant les allées sablonneuses. Les sacs de farine et d’huile s’empilent dans les entrepôts humanitaires avant d’être redistribués. Tout dépend encore de l’aide extérieure, de la générosité internationale, des arbitrages budgétaires lointains.
Cet ancrage dure depuis près d’un demi-siècle. Presque cinquante ans d’une vie suspendue dans un désert qui n’a jamais été pensé comme une destination définitive, et qui s’est structurée autour de cette dépendance: l’eau, la nourriture, les services, l’éducation, tout passe par des circuits humanitaires. On naît, on grandit, on se marie et on élève ses enfants sous des tentes ou dans des constructions précaires, avec la conscience diffuse d’un provisoire qui dure éternellement.
Fin 2025, les ONG ont lancé une alerte sévère. Les conditions de vie se dégradent, ont-elles dit, vont devenir «critiques», selon leurs propres termes. Les financements diminuent, les réponses humanitaires s’affaiblissent, les stocks ne suffisent plus à couvrir les besoins. Pour les familles empêchées de partir des camps de la mort, ce ne sont pas des mots abstraits. Cela signifie des rations plus maigres, des médicaments manquants, des repas sautés.
Dans ce contexte, la politique n’est jamais une abstraction idéologique. Elle se mesure en kilos de semoule, en accès aux soins, en possibilités de circuler. Quand on parle de diplomatie, on pense d’abord à la table du dîner. C’est pour cela que l’«après-Madrid» a une portée particulière.
«L’inconscient collectif (...) incorpore la nouvelle situation. Il digère ce qui, pendant des années, paraissait impensable. Il lisse les contradictions. Il polit les excroissances. Il supprime les opposés ou leur donne un ton acceptable»
— Karim Serraj
Officiellement, les discussions restent opaques. Les déclarations sont rares. Les discours prudents. Mais les signaux, eux, circulent, comme des clins d’œil sur les réseaux sociaux. Inflexions dans certains communiqués de dirigeants du Polisario, fuites dans des médias qui annoncent un nouveau monde. Sous les tentes, les conversations ont changé de tonalité. On évoque des détails concrets. On compare. On imagine.
La solution marocaine, dernier port d’attache possible, et installée désormais comme une sorte de vision en trois dimensions, a pénétré les discussions quotidiennes. Elle est devenue une hypothèse tangible. Pas une promesse abstraite, mais une perspective qu’on peut presque toucher. On en parle le soir, quand la chaleur retombe. On en parle entre femmes, entre frères, entre amis d’enfance.
Ce qui frappe, c’est la retenue.
Il n’y a pas d’enthousiasme bruyant. Pas de déclarations triomphantes. Au contraire, une prudence presque instinctive. Une joie tamisée, secrète. Comme si l’on craignait de la nommer trop fort. Bien-sûr, le Polisario n’a pas partagé avec les femmes et les hommes des camps la solution marocaine de 40 pages. Des traitres. Les miliciens, comme toujours, veulent décider en catimini avec l’Algérie. Le Polisario n’a jamais donné le choix aux séquestrés qu’il garde dans la misère et la peur d’un Maroc hostile. Or la solution marocaine leur montre désormais un autre Maroc, et ils y seront les bienvenus.
Sur les réseaux, la tonalité est mêlée. On lit des messages d’espoir prudent. Des phrases qui parlent d’«opportunité», de «nouvelle étape». Des photos de familles souriantes, accompagnées de commentaires allusifs. Mais on trouve aussi des crispations, surtout chez certains jeunes. Quelques voix appellent encore à la guerre. Elles dénoncent toute «paix» comme un échec. Elles refusent l’idée même d’un compromis. Ces prises de position existent. Elles sont visibles. Mais elles ne donnent pas le ton général.
Il faudra entendre aussi la colère. L’accompagner. Lui donner un espace d’expression qui ne soit pas uniquement celui du rejet. Car une transition réussie ne peut ignorer une génération entière. Mais la tendance de fond semble différente. Elle est plus silencieuse. Plus large aussi.
Des médias sérieux ont diffusé les principales propositions en plusieurs langues: arabe, espagnole et même traduites en hassania. Et dans les groupes WhatsApp des camps, on trouve désormais des audios et des posts anonymes qui explicitent à tous, femmes âgées, enfants, vieillards ce que va leur procurer le Royaume du Maroc.
Ce qui domine, c’est un sentiment d’apaisement. Une forme de résignation positive. Comme si, après des décennies de tension permanente, le corps collectif avait besoin de relâcher la pression. L’inconscient collectif, pourrait-on dire, est en train de faire son travail. Il incorpore la nouvelle situation. Il digère ce qui, pendant des années, paraissait impensable. Il lisse les contradictions. Il polit les excroissances. Il supprime les opposés ou leur donne un ton acceptable.
Il faut revenir sur ce point. Pendant près d’un demi-siècle, l’identité politique des camps s’est construite sur une promesse de retour, sur l’idée d’un combat inachevé. Cette promesse a structuré les discours, les programmes scolaires, les récits familiaux. Elle a donné un sens à la vie même des femmes et des hommes, en dehors de toute civilisation humaine restée une carte postale pour la majorité.
Mais elle a aussi figé le temps.
Aujourd’hui, pour cette majorité silencieuse, qui prendra bientôt son destin en main, la paix imposée a du bon. Ils ont déjà choisi, mais ne le crient pas sur les toits. Ils ne sont pas dupes. Alors ils comparent ce qu’ils sont devenus sous le Polisario avec l’image 3D désormais envoyée par le Maroc. D’un côté, une proposition algéro-polisarienne qui, aux yeux de tous, n’a pas apporté d’amélioration depuis des décennies, pas même d’un iota. Une gestion rigide, une dépendance maintenue, une perspective politique qui semble s’éloigner à mesure qu’on la répète. De l’autre, une proposition marocaine qui promet intégration, infrastructures, accès à des services publics structurés, possibilité de circuler, d’aimer, de voyager dans le monde, d’entreprendre, de travailler autrement que dans l’économie informelle des camps. D’être des «Marocains». Et certains pourront être aux premières loges lors de la Coupe du monde en 2030 et prendre des selfies avec des stars…
Ces comparaisons ne se font pas dans les tribunes officielles. Elles se font dans l’intimité des familles.
Une mère pense à l’université de son fils. Un père imagine un emploi stable. Une jeune femme rêve d’un passeport qui lui permettrait de voyager sans autorisation spéciale. Un adolescent regarde des vidéos de villes marocaines et se projette dans ces rues pavées, loin de la poussière permanente.
Cette projection est nouvelle. Elle donne au futur une consistance.
Pendant longtemps, l’avenir était un mot abstrait. On parlait d’«indépendance», de «solution politique», de «référendum». Des termes lourds, chargés d’histoire. Aujourd’hui, on parle de logement, de travail, d’école, de routes.
Cela ne signifie pas que tout le monde est convaincu. Il existe des peurs réelles. Peur de perdre une identité forgée dans l’exil. Peur d’être absorbé. Peur que les promesses ne soient pas tenues. Ces craintes circulent aussi, et il serait naïf de les minimiser.
Mais ce qui est frappant, c’est le glissement intérieur. Le centre de gravité s’est déplacé. On n’est plus uniquement dans la résistance. On est dans l’anticipation.
L’«après-Madrid» agit comme un signal discret que quelque chose est en train de se refermer et que quelque chose d’autre s’ouvre. Les habitants ont compris qu’il existe une opportunité. Une fenêtre.
Dans les camps, les nouvelles circulent vite. Elles passent de tente en tente, de téléphone en téléphone. Elles se transforment, se précisent, s’enrichissent. Et à travers ce bouche-à-oreille numérique et physique, une image se dessine. Une vie possible, au-delà des dunes.
C’est peut-être cela, au fond, la joie inconsciente d’un dénouement. C’est la façon dont on parle du futur au lieu de répéter le passé.






