Honte et colère

Tahar Ben Jelloun.

ChroniqueDepuis jeudi dernier, 30 juillet, je suis traversé par un sentiment de honte mêlé à de la colère et suivi par des interrogations graves.

Le 03/08/2026 à 11h00

Honte de voir ces centaines, voire ces milliers de jeunes, tee shirt et short, en train de marcher en petits groupes sous un soleil dur, se dirigeant vers Sebta. Une marche bleue, car elle vise la mer Méditerranée puis le sol européen.

J’ai vu jeudi, au retour de la Fête du Trône, ces candidats à l’exil marcher, déterminés. La police marocaine n’intervenant pas.

Honte d’avoir vu ces images sur toutes les télés du monde et en première pages des grands journaux.

Colère d’apprendre que ces tentatives d’entrer à Sebta puis la traversée de la mer vers l’Espagne s’est soldée par 64 morts et plusieurs dizaines de disparus. Parmi ces victimes la jeune joueuse de football Faten Ben Omar el Azizi (20 ans). Elle appartenait au Club de Tanger.

Colère parce que ce n’est pas la première fois que Sebta est prise d’assaut par des migrants.

Interrogations parce que ces jeunes gens, même si on me dit que 60% parmi eux sont Algériens, ne se sont pas mobilisés tout seuls, et en même temps. Certes, il y a les réseaux sociaux. L’information a circulé, du genre «un tribunal espagnol interdit de renvoyer des migrants arrivés par mer, avant d’étudier leurs cas».

Voici ce qu’écrit le 360:

«Derrière cette ruée soudaine se trouve une décision juridique précise qui a servi de détonateur. Le 8 juillet 2026, la section V de la chambre du contentieux administratif (Sala de lo Contencioso-Administrativo) du Tribunal suprême espagnol a rendu un arrêt qui a mis le feu aux poudres. Saisi par un ressortissant algérien refoulé après avoir rejoint Sebta à la nage, la haute juridiction a confirmé l’illégalité des devoluciones en caliente (refoulements à chaud, immédiats) pour les migrants arrivant par la mer.

En conséquence, tout migrant intercepté en mer ou arrivant à la nage doit désormais faire l’objet d’une procédure administrative individuelle d’identification, interdisant son expulsion immédiate sans examen préalable».

Le signal aurait été donné. Par qui? On ne le saura jamais. À moins d’une enquête sérieuse et transparente.

«Ce drame humain et politique pourrait être le point de départ de la solution pour la rétrocession des deux villes, Sebta et Melillia, occupée par l’Espagne depuis plus de cinq cents ans. Villes européennes en terre marocaine, en terre africaine. C’est une aberration»

—  Tahar Ben Jelloun

Surtout que ce signal a coïncidé avec la célébration de la Fête du Trône dont les festivités se déroulaient par loin du Palais royal à Fnideq. L’image du Maroc est de nouveau sur les écrans mondiaux. Une image hideuse, insupportable. Coïncidence troublante. Totalement anti-marocaine.

Passons au stade de la politique:

L’Espagne de Pedro Sánchez soutient la marocanité du Sahara. Mais le Parti populaire (droite) et Vox (extrême droite) vont unir leurs voix aux prochaines élections pour chasser les socialistes du pouvoir et probablement défaire ce qu’ils ont fait. Entre temps, l’Algérie s’est rapprochée de l’Espagne et les risques existent d’un changement d’attitude. Des avantages conséquents auraient été proposés aux dirigeants espagnols pour leur faire changer de politique. Le premier ministre espagnol s’est rendu en visite officielle à Alger le 20 juillet 2026 pour sceller la normalisation des relations bilatérales après quatre années de crise diplomatique. Cette visite a eu des conséquences.

On sait que l’Algérie est capable de tout acheter afin d’atteindre le Maroc et sa stabilité. Son obsession et sa haine du Maroc sont pathologiques et incommensurables.

Alors, comme en 2021, on aurait appuyé sur le bouton «Invasion migratoire». C’est une arme, pas très belle, mais c’est une arme dont l’efficacité est réelle. Si elle existe vraiment, elle se jouerait du destin de la jeunesse. Ensuite, elle deviendrait une menace qui ferait peur à l’Espagne. Celui qui serait derrière cette initiative devrait rendre des comptes. Pace que ce qu’il aura provoqué relève de la haine du Maroc et de sa stabilité dont Sa Majesté venait juste de faire l’éloge.

Ceux qui ont marché sous le soleil, ne sont pas forcément des chômeurs. J’ai appris qu’un grand hôtel à Tanger a vu la moitié de son personnel disparaître. 13 garçons qui servaient au restaurant ont pris la fuite.

Un entrepreneur m’a dit que plusieurs de ses ouvriers ne sont pas venus travailler.

Voilà qu’on apprend que le nombre total des «marcheurs» arrivés à Ceuta est de l’ordre de 50.000 personnes. La moitié a été rapatriée. Mais le mal est fait et les images de ces corps dans l’eau sont insoutenables, notamment celle d’un homme portant sur son dos sans doute sa mère.

Des violences ont eu lieu notamment à la gare de Kénitra où le Boraq a été pris d’assaut par des marcheurs qui ont tout saccagé. Des voitures ont été empêchées de rouler, d’autres incendiées. Bref, c’est le chaos et le rêve entêté d’entrer à Sebta puis en Espagne.

Ce drame humain et politique pourrait être le point de départ de la solution pour la rétrocession des deux villes, Sebta et Melillia, occupée par l’Espagne depuis plus de cinq cents ans. Villes européennes en terre marocaine, en terre africaine. C’est une aberration. Le plus simple est de les rendre aux autorités marocaines.

Le Maroc n’aura plus à surveiller et protéger la frontière européenne, celle de Sebta et aussi celle de Melillia. L’Espagne a ainsi l’occasion de se débarrasser d’un problème anachronique, c’est-à-dire colonial.

La Meloni, première ministre italienne, n’a rien trouvé de mieux que de vouloir punir l’Espagne et la retirer de l’espace Schengen. Aucun État européen n’a le droit de s’ériger en juge et condamner tout un pays. Pas un mot sur les agissements du pouvoir algérien qui se réjouit de cette crise.

Cette crise a, encore une fois, porté atteinte à l’image du Maroc. Les vidéos qui circulent sont atroces. Notre pays n’avait pas besoin de cette mauvaise publicité. Il est temps que le gouvernement et les responsables sécuritaires nous disent ce qu’il s’est passé réellement. Le silence n’est pas de mise et ne fait que nourrir les réseaux sociaux qui parlent de plus en plus de complot contre la stabilité du pays.

Par Tahar Ben Jelloun
Le 03/08/2026 à 11h00