Sur le boulevard Zerktouni à Casablanca, Anouar Nakhkhaly se faufile tant bien que mal entre les passants et les voitures sur son fauteuil roulant. Casablanca est une ville qu’il connaît par cœur: chaque fissure dans le béton, chaque trottoir trop haut, chaque passage étroit entre deux voitures mal garées. Pour lui, avancer c’est lutter car chaque trajet est une nouvelle épreuve.
Cela fait dix-sept ans qu’Anouar arpente les rues de Casablanca en fauteuil roulant, depuis ce jour où, à 20 ans, il a été victime d’un grave accident de voiture avec des amis. Aujourd’hui vice-président de l’Association marocaine de vie et espoir pour le handicap (AMVEH), aux côtés de Hicham Marbot, ils déplorent ensemble l’absence d’une ville réellement accessible, notamment sur l’un de ses axes les plus emblématiques: le boulevard Zerktouni, où se trouve d’ailleurs l’association.
«Cela fait des années que je parcours le même trajet tous les jours, d’abord pour mes études, puis pour mon premier boulot. C’est un combat quotidien que je mène», déclare-t-il. Depuis 2008, rien n’a vraiment changé, ou si peu. « Les trottoirs se sont améliorés, juste un petit peu, mais pas selon les normes. On retrouve des hauteurs inadaptées, des pentes trop raides ou absentes, et des accès impossibles», précise-t-il.
Sur ce boulevard central, le manque de signalisation et d’aménagements sûrs oblige les personnes en fauteuil à faire des détours dangereux. «Parfois, on est contraint de rouler sur la chaussée, entre les voitures. C’est extrêmement risqué. Un simple dépose-minute bien pensé permettrait de descendre sans stress et sans bloquer les passages piétons», souligne-t-il. Même sur le trottoir aménagé au 294 bd Zerktouni, censé offrir une alternative plus sûre, les voitures continuent de stationner comme si de rien n’était.
Aujourd’hui encore, un trajet qui lui prenait 20 minutes à pied lui prend 45 minutes en fauteuil, à cause des obstacles, des doubles chaussées et des détours incessants. «Même les sorties de garage sont mieux pensées pour les voitures que les trottoirs pour les fauteuils roulants», souligne-t-il avec amertume. « Il y a des normes qui imposent que les trottoirs ne dépassent pas deux centimètres de hauteur. Mais sur le terrain, on est à plus de 10 centimètres », dénonce-t-il.
Parfois, il s’arrête, non par fatigue, mais par nécessité. Attendre qu’un inconnu l’aide à franchir une marche. Perdre dix minutes ici, quinze là, pour qu’une âme charitable passe. «Je suis toujours tributaire des autres. Ça me fait perdre du temps, mais surtout, ça m’enlève quelque chose d’essentiel: mon indépendance», soupire-t-il.
«La liberté, c’est la dignité. Et la dignité, c’est pouvoir se déplacer seul, sans demander de l’aide à chaque coin de rue», explique-t-il. Or, son fauteuil roulant, lourd, nécessite souvent la présence d’une personne physiquement capable de le soulever ou de l’aider à franchir les obstacles.
Le manque d’accessibilité touche aussi d’autres aspects de la vie quotidienne. Se rendre dans un café, par exemple, relève du défi. «Souvent lorsqu’il y a quelques marches, c’est impossible d’y accéder. C’est soit se contenter de rester en terrasse s’il y en a, ou changer d’endroit», raconte-t-il. Et même lorsque le café est accessible, les sanitaires ne le sont presque jamais, souvent à l’étage. Les pharmacies, elles aussi, affichent souvent deux ou trois marches à franchir avant d’atteindre le comptoir. « C’est pénible, carrément pénible», répète-t-il.
Les efforts d’accessibilité restent hétérogènes à travers les institutions publiques et privées. «Les hôpitaux et les administrations ont commencé à faire des aménagements, mais ils ne sont pas encore conformes aux normes, nécessitant souvent une assistance pour accéder aux installations», soulève Anouar.
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Infographiste de formation, Anouar rêvait de créativité et d’agences de design. Mais la réalité l’a vite ramené à la dure loi de l’accessibilité. Trop d’escaliers, pas assez d’ascenseurs, Anouar a dû se résoudre à travailler dans un centre d’appel, faute de lieux de travail adaptés à sa condition. «J’ai longtemps galéré à trouver un poste stable. La plupart des immeubles ont encore deux, trois, voire six marches avant l’ascenseur. Ce n’est ni digne, ni équitable», s’indigne-t-il.
Aujourd’hui, il travaille chez Resolution Call à Mohammedia, une entreprise qui a su lui ouvrir ses portes. «Tout est aménagé, depuis l’immeuble jusqu’au transport. C’est rare. Ce genre d’initiatives dont je suis reconnaissant devraient être la norme, pas l’exception», partage-t-il. «J’aimerais que d’autres entreprises prennent le même chemin. Ce n’est pas parce qu’on a un handicap physique qu’on ne peut pas évoluer, qu’on ne peut pas contribuer ou qu’on devrait se limiter au télétravail», insiste-t-il.
Alors que les responsables de Casablanca sont en train d’amorcer un vaste chantier pour améliorer le transport et l’accessibilité, les membres de l’AMVEH, et particulièrement Anouar, attendent des actes concrets. «On ne demande pas grand-chose. Juste le droit de vivre dignement, comme tout le monde, sans gêner et sans dépendre des autres», conclut-il.
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