Une délicieuse sfineja (beignet marocain), ça vous dit?

Soumaya Naâmane Guessous.

Soumaya Naâmane Guessous.

ChroniqueSféneje. Succulent beignet, si populaire jadis, a-t-il toujours la cote ou a-t-il été détrôné par la pâtisserie moderne?

Le 05/04/2024 à 12h02

Sféneje a été la seule pâtisserie que les familles achetaient, parce qu’il faut un certain doigté pour le réussir. Tout ce qui était consommé par les familles était fait maison. Les pâtisseries vendaient du pain, de la viennoiserie et des gâteaux français.

Les familles qui en avaient les moyens achetaient viennoiserie et gâteaux, mais jamais le pain. C’était honteux et signifiait que l’épouse est ma’gaza (paresseuse), fania (fainéante). Aujourd’hui, acheter son pain est courant, surtout en ville. Quant aux gâteaux marocains, les pâtisseries s’en chargent. Ce qui est basique, à base de farine et de beurre ou d’huile, tels les msemen, mlaoui ou harcha, est vendu partout et à des prix défiant toute concurrence.

Partout se sont implantées des échoppes, les mahlabates (crèmeries), qui vendent ces produits. Au petit-déjeuner et au goûter, elles sont assaillies par les clients qui peuvent même consommer sur place, debout sur le trottoir, avec des verres de thé. Ces échoppes préparent, à longueur de journée, lwarqa, feuilles de brique, pour les ménagères qui n’ont ni le temps, ni la dextérité pour le faire, car trop compliquées.

Mais nous remarquons un grand absent dans ce panorama culinaire: le sféneje. Moul sféneje ou safnaje, le spécialiste, une espèce en extinction. Avant, on en trouvait dans tous les quartiers populaires. Aujourd’hui, ils sont rares. Le safnaje a toujours été un homme.

Le sféneje vient du mot arabe isfaneja, éponge. Il serait originaire d’Andalousie où il aurait été si apprécié qu’un poète en disait: «Les boulangers valent autant que les rois». Ce serait au 13ème siècle que le beignet est apparu en France, inspiré du sféneje.

Il existe en Algérie, en Tunisie et en Libye, mais parfois sans être troué au centre. Sa composition est simple: eau, sel, farine blanche, levure, le tout frit dans l’huile. Ni colorant, ni additif, ni arome artificiel. Il est dégusté avec du miel, de la confiture ou du beurre.

La pâte de sféneje est préparée à l’avance, avec de la levure de pain, et doit lever jusqu’à tripler de volume. Pour la réussir, il faut la pétrir longtemps, de façon vive, jusqu’à ce qu’elle ne colle plus aux mains, malgré qu’elle soit très légère. Tout un savoir-faire. C’est ainsi que l’on a des beignets spongieux à l’intérieur et croustillants à l’extérieur.

Sféneje diffère du beignet sucré à la confiture, dont la pâte est solide. On l’aplatit avec le rouleau et on la découpe avec des emporte-pièces. Alors que le sféneje se fait en l’air, entre les doigts du safnage.

Une boule de pâte liquide et collante, à laquelle il donne une forme ronde et la troue au centre pour en faire un anneau souple. Une fois dans l’huile bouillante, l’anneau gonfle et prend une belle couleur dorée qui vous donne l’eau à la bouche.

Moul sféneje est gracieux, assis sur une plateforme élevée pour dominer ses clients, jambes croisées, tablier sur les genoux, face à un grand poêle en cuivre. Il tient une longue broche, tordue à son extrémité pour en faire un crochet, qu’il introduit au centre des beignets pour les retourner ou les sortir.

Il vous donne un zlague: les beignets sont enfilés dans une lanière issue de jride, feuille de palmier. On utilise aussi chrite, une cordelette. Il n’est pas emballé pour le garder croustillant. Le père de famille marchait vers sa maison, un collier de sfénejes se balançant au bout de la main. Aujourd’hui, le zlague et le chrite ont disparu, remplacés par des sachets en papier kraft, que moul sféneje troue plusieurs fois pour éviter que la chaleur et la vapeur qui s’en dégage ne ramollissent les beignets.

Les connaisseurs en mangent mine foume almaqla, directement du poêle, tant qu’ils sont croustillants. Ils connaissent aussi sféneja matfiya, réservée aux clients privilégiés: une fois le beignet cuit, il est écrasé et remis dans l’huile afin qu’il soit encore plus croustillant. Pour les très privilégiés, il y a sféneja matfiya belbaydh: un beignet frit, écrasé, remis dans l’huile avec un œuf au-dessus. Un délice!

Le premier beignet de la journée s’appelle al âabbassya. Il n’est pas vendu, mais offert à un client. Un don porte-bonheur.

Sféneje est aussi la pâtisserie du pauvre. Son prix, un dirham ou moins, est loin de celui des pâtisseries modernes. Moul sféneje existe encore dans les souks. On peut savourer ses produits sous les tentes, assis à même le sol sur lahsira (nattes en feuilles de palmier), accompagnés de verres de thé fumants qui embaument l’air avec takhlita, différentes variétés de menthe: sqa ou bour (irrigué ou non), Meknès, Abdi, Marrakech, Brouje, mlaqqam, fliou… Des variétés impressionnantes!

À Casablanca, près de la garde Casa-Port, demeure un moul sféneje prestigieux. Dans le quartier populaire Derb Sultan, il y avait celui qu’on surnommait Hitler. Les clients, très nombreux à sa porte, levaient haut le bras pour désigner le nombre de beignets qu’ils voulaient, comme un salut nazi.

Sféneje est différent du beignet sucré, appelé «bini» en arabe dialectal. Les vendeurs ambulants crient: bini chooo (beignets chauds)!

Le proverbe dit: drabtih bi sfènej. Tu l’as frappé avec un beignet (tu voulais le réprimander, mais tu lui as fait un cadeau).

Les quelques safnajas qui résistent à la modernité cessent d’en produire pendant le mois de ramadan, pour se convertir en vendeurs de chabbakya, des gâteaux de lanières de farine enroulées savamment, frits, trempés dans du miel et saupoudrés de graines de sésame. Selon les régions, on l’appelle mkharqa, giouwèche, ihlou

Aujourd’hui, on essaye d’éviter les fritures à cause du cholestérol. Mais quand vous déambulez dans de vieux quartiers ou dans des souks et que l’odeur du sféneje vous saisit par les narines, impossible d’y résister!

Par Soumaya Naamane Guessous
Le 05/04/2024 à 12h02

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Madame Soumaya,votre article est génial. Il m'na emmené loin très loin, et a réveillé en moi une certaine nostalgie des années 50. À Oujda, capitale du sfenj, j'allais chaque dinanche en médina pour ramener un long zlag de sfenj qui était vendu 5 centimes pièces. LLe sefnaj m'offrait une madfiya pour "elhaj" monpère. C'était le seul jpur où on prenait un petit déjeuner en famille. Le thé était servi dans des plateaux encuivre brilllants. Cher professeure, allez à Oujda pour déguster l'authentique sfenj beldi.

On la frappé d’une chfenja ou il a frappé une chfenja. Dans les deux cas ça rassasie, ça relaxe et ça remonte le morale. Les marocains adorent le chfenj rond.

Bjr professeure et bonne dizaine عواشر مباركة.Au quartier Cuba à Casa où j'ai grandi,un gentil sefnaj Hadj Abdallah était toujours souriant et servait grands et petits avec des mots gentils.Un jour,il se présenta aux élections municipales qu'il emporta haut la main.Pourquoi?Tout simplement parce qu'il était très gentil et servait des sfinjates croustillantes le matin et après Al asr à tout le monde.Des clients venaient même de Derb Tazi.Malheureusement,après sa mort,son échoppe reprise par son fils est devenue une épicerie.Que Dieu l'ait en Sa sainte miséricorde.Tout un patrimoine qui est en train de nous filer entre les doigts.Dommage qu'il n'y ait pas de continuité dans les écoles hôtelières par exemple.Merci de nous rappeler ce passé pas très lointain.Bonne fin de Ramadan!

Merci madame pour ces rappels. La précision des détails est excellente, allant du Zlague de Chrite, à l’assise surélevée du Sfnaje renvoie vos lecteurs avec délice à leurs passés… En vous lisant à des milliers de kilomètres de Casablanca, j’ai eu l’agréable surprise de sentir l’odeur matinale de Sfenje et du thé à la menthe. Une odeur d’enfance douce et paisible. Merci encore à vous. J’attends vos écrits des vendredis avec impatience et grand plaisir

Merci pour vos commentaires. Si Abbas, heureusement que nous ne remplissons pas tout nos ventres ! Déjà ce que l'on y met est lourd. Si Kardi, un beau témoignage sur al khir et j'y crois beaucoup. il y a toujours un retour quand on fait une bonne action. Votre histoire est émouvante.. A Casablanca, on avait un sefnège, Si Madani, qui était un ancien résistant. MOn père, alah yrahmou, est un des organisateurs de la résistance armée. Il est connu par Si Thami Naamane. Guessous est le nom de mon mari. Nous nous sommes beaucoup régalés du chfènege de Si Madani, Allah yrahmou.. Il y a encore dans la médina de Casa, un bon segnège, près du mausolée de sidi FateH. Miam ! De bons souvenirs comme ceux qu'évoquent SI Ziani. excellente fin de Ramadan et très bonne fête.

Quel voyage culinaire réanimant,en moi, une mémoire gustative me renvoyant vers les traces mnésiques de ma psyché tout en me rappelant ma défunte Mama à qui je souhaite le Salam pour l'éternité.. Un franc et grand chokrane, à vous, pour ce grand voyage intérieur me concernant..

Quel délice que de savourer cet article, un vrai bijoux, en plein Ramadan! Merci pour cette belle chronique.

Un de vos rappel qui frappe d'une ''3abbassia''

Cet article m'a frappé avec une ''ch'fenja'' Merci madame pour des rappels ou

D'après Al Miqdam (qu'Allah l'agrée), le Prophète (que la prière d'Allah et Son salut soient sur lui) a dit: « Un humain n'a jamais rempli un récipient plus mauvais que le ventre. Il suffit au fils d'Adam de quelques bouchées afin qu'il tienne son dos droit et s'il ne peut se contenter de cela alors le tiers pour la nourriture, le tiers pour sa boisson et le tiers pour sa respiration (*) ». (Rapporté par Tirmidhi dans ses Sounan n°2380) (*) C'est à dire qu'après avoir terminé de manger, il reste un tiers de l'estomac qui est vide. {Et ne vous jetez pas par vos propres mains dans la destruction} Ramadan Moubarak à tous les frères et sœurs

Bjr professeure! Une bonne action est toujours récompensée.Au centre de formation,j'avais aidé une jeune fille (Fatima) à porter un lourd sac et nous étions devenus des amis.Qd j'étais affectê à la ville de mon amie,j'étais allé la trouver pour lui demander de l'aide.Son défunt père me reçut et m'aida bcp et m'invita même à venir petidéjeûner chaque matin et goûter dans son échoppe de l'Amine des safnajas.Au cours d'une invitation à un bon couscous,je fis la connaissance d'une cousine de Fatima.Ce fut le grd amour,le mariage,4 enfants adorables.Ma charmante épouse est la fille d'un défunt Amine des safnajas et un ex résistant contre l'occupant français.Il a appris le métier chez les scouts.Ma généreuse belle-famille a appris le métier à beaucoup.Qu'elle soit remerciée!Merci à vous.Salut

De très beaux souvenirs Je me souviens jeunes surtout le dimanche j’allais chercher kilo Sfang à côté de la poste du quartier Baladia près des habbous Accompagne par mon petit frère on était heureux le reste de la famille dormait sauf ma mère une fois à la maison maman réveillait tout le monde et préparait le thé un moment agréable chacun avec son verre de thé et sa sfanja Merci madame pour ce délicieux rappel

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