Bob et Bob

Karim Boukhari.

ChroniqueQuand on m’a collé Bob Dylan dans les oreilles, j’ai eu du mal à lui faire une place, parce qu’il y avait un autre Bob. Marley, le prophète noir qui m’a longtemps fait croire que la Jamaïque était en Afrique.

Le 08/02/2025 à 09h00

L’avantage quand on grandit avec de grands cousins, c’est qu’on découvre la musique, le cinéma et plus généralement les petites choses de la vie à un âge assez précoce. C’est une chance de pouvoir s’appuyer sur ses ainés, comme des béquilles ou des éclaireurs qui vous montrent le chemin et vous laissent vous débrouiller après…

Quand on m’a collé Bob Dylan dans les oreilles, j’ai eu du mal à lui faire une place, parce qu’il y avait un autre Bob. Marley, le prophète noir qui m’a longtemps fait croire que la Jamaïque était en Afrique. Dylan et Marley. Bob et Bob. L’instinctif et le cérébral. Je jouais de cette opposition entre les deux Bob, et Marley l’emportait à tous les coups par des K.O. répétés.

Au début je ne comprenais pas les mots de Dylan, je n’aimais pas sa voix nasillarde, son look de petit intello imbu de sa personne. Mais les années sont passées et les temps ont changé, mon anglais s’améliorait, ma compréhension des choses de la vie aussi. Je découvrais un autre Dylan, une autre voix, une autre forme de poésie, des albums stupéfiants de beauté et qui ne se ressemblaient jamais.

Ce Bob-là continuait de m’agacer et de me gonfler, mais il a commencé à se faire sa petite place dans mon esprit et ma vie. Je prêtais une oreille attentive à chacune de ses publications, pour ne pas dire de ses mutations: artistiquement il a tout essayé, jusqu’au jazz en mode crooner, et religieusement, il a basculé dans le christianisme, lui qui était né juif, avant de tout quitter et de retourner à une sorte d’«indéfinisme», concentré d’athéisme, d’agnosticisme et de je-m’en-foutisme…

Ce Bob est extraordinaire. Et ce n’est pas seulement parce qu’il a eu le Nobel (de littérature, en 2016). Sa vie est un roman, une saga, on peut rentrer par n’importe quel chapitre. C’est un peu pour ces raisons et d’autres encore que j’ai couru voir le biopic qui lui est consacré, «Un parfait inconnu», sorti cette semaine en Europe, un magnifique voyage dans l’Amérique des années 1960, plus de deux heures intenses de cinéma et de musique.

«Imaginez qu’un jeune chanteur de melhoun décide de “dévergonder” le genre en introduisant des guitares hurlantes et des grosses caisses, imaginez que des jeunes punks s’emparent d’un festival de tarab andaloussi et mettent la pagaille parmi le public sage et vertueux…»

Le biopic est un genre propre à l’histoire et aux morts. On «biopise» généralement ceux qui ne sont plus de ce monde. Bob fait déjà partie de cet autre monde que l’on n’arrive plus à toucher de la main.

«Un parfait inconnu» s’arrête aux premières années de l’artiste, quand il passe (justement) du parfait inconnu de 20 ans, talentueux et mythomane, à la star naissante qui va électrifier la folk-song américaine. Le cœur de ce film est dédié à cette révolution à part entière: imaginez qu’un jeune chanteur de melhoun décide de «dévergonder» le genre en introduisant des guitares hurlantes et des grosses caisses de batterie, imaginez que des jeunes punks s’emparent d’un festival de tarab andaloussi et mettent la pagaille parmi le public sage et vertueux…

C’est ce que notre Bob a fait à cette autre partie de l’Amérique des sixties, la puritaine et la pudique, qui fermait les oreilles et les yeux pour ne pas comprendre que le monde autour d’elle changeait et devenait plus violent…

Le biopic de Dylan revient bien sûr sur les amours contrariées de l’artiste avec Joan Baez, autre icône des années 1960, et sur ses rencontres avec Woody Guthrie ou Johnny Cash. Il y a beaucoup de fureur et de vie dans ce film grand format, qu’il faut absolument voir en salle. Parce qu’il faut ouvrir les yeux et les oreilles, et rêver en grand. Ne le manquez surtout pas!

Quant à moi, vous l’avez compris, cela fait un moment que je refuse de choisir entre Bob et Bob: j’ai les oreilles suffisamment grandes pour aimer les deux à la fois, mais différemment.

Par Karim Boukhari
Le 08/02/2025 à 09h00

Bienvenue dans l’espace commentaire

Nous souhaitons un espace de débat, d’échange et de dialogue. Afin d'améliorer la qualité des échanges sous nos articles, ainsi que votre expérience de contribution, nous vous invitons à consulter nos règles d’utilisation.

Lire notre charte

VOS RÉACTIONS

belle lecture de deux BOB ! J'ai aimé votre façon d'aborder les deux artistes. Sarcastique et drôle ! Bravo Karim ! Quant à moi, j'ai passé beaucoup de mon temps et je le passe toujours avec Marley ! Je me suis trouvé dedans ! J'aime sa musique et ses paroles ... C'est magnifique et sublime.

Bjr cher Karim!Désolé cher,mais moi j'adore Bob Marley car il est parti de rien et est arrivé à des sommets inimaginables.J'ai répété comme bcp de jeunes de mon âge ses chansons telles: No woman no cry,I shot de sherif,...J'ai dansé sur sa belle musique dans les surprises-party qu' on organisait mes amis et moi chaque fois chez l'un ou l'autre.Vous l'avez dit,il nous fallait un bon niveau d'anglais pour comprendre Bob Dylan.Mais ce dernier a influencé toute ma génération.Ne serait-ce qu'auditivement.On demandait à qq'un dans l'ancienne médina de Casa de ses nouvelles,il répondait:ها احنا غا نافيكين:on est là,on ne fait que naviguer (naviguing). Personne ne savait que Dylan disait:"In the begining."De tte façon,on était de vrais mélos,on écoutait de la bonne musique.Merci pour ce billet.Slt

0/800