Le360: Le Maroc présente des déficits commerciaux avec la plupart de ses partenaires dans le cadre des accords de libre-échange. Comment l’expliquez-vous?
Ahmed Azirar: Un accord de libre-échange vous ouvre les portes du marché du pays partenaire, mais il ouvre aussi les vôtres à votre partenaire, dans les conditions définies par l’accord. Si le pays partenaire recourt à des mesures protectionnistes non tarifaires, de quelque nature qu’elles soient (administratives, techniques, change…) ou qu’il exporte des produits faussement estampillés d’origine, il vous appartient en tant que pays de vous prémunir contre ces pratiques. D’où le rôle de l’administration pour réagir.
Il est vrai que certains accords de libre-échange ont été négociés avec un soubassement politique, comme l’ALE Maroc-États-Unis, dont on attendait un équilibre via des investissements américains. Or les investisseurs font leurs propres calculs: ce qui les intéresse, c’est le marché, son volume, sa solvabilité et, partant, la rentabilité à réaliser. C’est le cas aussi des ALE avec les Émirats arabes unis et la Turquie.
Il est important de souligner que notre secteur des exportations souffre de lacunes en termes de capacités de production et, surtout, de compétitivité. Or, pour profiter d’un marché mastodonte comme celui des États-Unis, il faut non seulement battre les concurrents, c’est-à-dire être compétitif en prix et en qualité, mais également être capable de produire les grandes quantités demandées, et régulièrement.
«Les pays de l’UE recourent à des mesures protectionnistes et excessives dissimulées sous forme de réglementations techniques, sanitaires, sociales et environnementales.»
Il faut aussi passer tous les écueils procéduraux dressés par le pays à travers les exigences de la Food and Drug Administration-FDA (Ndlr: agence américaine chargée de la surveillance des denrées alimentaires et des médicaments), ou de sécurité. Sans oublier la dextérité marketing nécessaire pour l’entreprise exportatrice et pour le pays d’origine qui doit soutenir cette entreprise.
Bien que l’accord de libre-échange avec l’Union européenne soit le plus important pour le Maroc, il s’avère relativement désavantageux en raison des pratiques protectionnistes qui ciblent spécifiquement nos produits agricoles et agro-industriels compétitifs. Les pays de l’UE recourent à des mesures protectionnistes et excessives dissimulées sous forme de réglementations techniques, sanitaires, sociales et environnementales. La taxe carbone compliquera encore plus la donne.
La règle d’origine pose également problème, notamment car l’accord d’Agadir, ou accord Quadra, entre le Maroc, la Tunisie, l’Égypte et la Jordanie, n’a pas permis de tirer pleinement parti du cumul d’origine pour les exportations vers le marché européen.
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Le pot de fer contre le pot de terre va ainsi en se corsant. Les Européens doivent comprendre que nous devons aussi vendre pour continuer à leur acheter. Actuellement, nous ne profitons que de quelques marchés (Espagne et France en tête), au moment où tous les autres n’accueillent que très peu de nos produits ou au mieux indirectement. De même, seule la France investit continument au Maroc.
De ce fait, l’ALE Maroc-UE nécessite une actualisation. De même, le double jeu juridico-commercial concernant les produits de certaines de nos régions doit cesser. Bien mieux, à l’ère post-Covid et d’une guerre commerciale généralisée, il est temps que l’axe UE-Maroc-Afrique subsaharienne se concrétise sur des bases gagnant-gagnant.
Bien évidemment, le plus important est d’agir en interne pour travailler sérieusement sur notre propre compétitivité à tous les niveaux: global, sectoriel, régional et au niveau des entreprises. Soyons clairs! Le commerce extérieur n’a pas la priorité qu’il mérite dans les politiques publiques. Celles-ci se concentrent plus sur le marché intérieur qui, malgré tout, continue à être inondé par les produits étrangers.
Quels sont les ALE les moins avantageux pour le Maroc et pourquoi selon vous?
Les ALE sont en théorie favorables au Maroc s’ils sont correctement appliqués, suivis de près, et surtout exploités par les entreprises qui doivent fournir les efforts nécessaires en termes d’investissement, d’organisation, de marketing. Les accords les moins avantageux sont ceux qui ne sont pas correctement appliqués par nos partenaires, surtout ceux dont les économies sont directement concurrentes de la nôtre.
C’est le cas notamment de l’Égypte, de la Tunisie et de la Turquie. Il faut suivre de près ces accords et négocier avec ces pays. Cela a récemment été fait avec la Turquie au sujet du textile, et avec l’Égypte au sujet du commerce bilatéral. L’administration a accumulé une longue période de gestion des ALE qui doit servir notre économie tout en ménageant nos priorités géostratégiques.
«Notre modèle incitatif à l’exportation doit être mis à plat pour mieux le reconstruire dans un contexte de guerre économique généralisée. Nous ne sommes plus à l’heure de la mondialisation heureuse.»
Les ALE les moins avantageux sont aussi ceux que nous n’exploitons pas assez, soit par manque de volonté, de faibles capacités productives, d’attractivité insuffisante pour l’investissement direct étranger, tels les ALE avec les USA et l’UE.
Quelles sont les possibilités dont dispose le Maroc pour demander la révision des ALE qui lui sont désavantageux?
Les ALE sont des accords négociés entre pays souverains qui veulent s’accorder des avantages OMC+ et qui précisent des règles et des procédures. Chaque fois que celles-ci sont transgressées, il faut le signaler et hausser le ton s’il le faut. En outre, un ALE prévoit des palliatifs auxquels il faut recourir chaque fois qu’un pays subit des dégâts du fait de l’accord.
Et quand des règles s’avèrent inopérantes ou inappropriées, il faut en négocier la modification avec les pays concernés. Le commerce extérieur est une affaire de négociation continue entre partenaires, à condition qu’ils soient mus par une volonté politique continue de transparence et d’échange gagnant-gagnant. Autrement, c’est la guerre commerciale, et dans ce cas, il faut la traiter comme tel!
Quelles solutions pour faire face à ce déséquilibre commercial?
La compétitivité est le maitre mot. Il faut engager de l’investissement productif, améliorer la production et la diversifier. Il faut également conquérir de nouveaux marchés en Afrique et dans le reste du monde. L’exportation est une affaire d’entreprises. Mais celles-ci doivent être organisées et bénéficier du soutien aussi bien au niveau régional que central.
Nos ambassades et notre réseau de promotion doivent faire plus et mieux. Nos associations professionnelles et nos élus locaux aussi. Bien plus, il faut évaluer le travail des uns et des autres. Nous organisons de beaux salons et de belles participations promotionnelles à l’étranger, quel en est le coût pour quels résultats?
Notre modèle incitatif à l’exportation doit être mis à plat pour mieux le reconstruire dans un contexte de guerre économique généralisée. Nous ne sommes plus à l’heure de la mondialisation heureuse.
La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) s’annonce-t-elle bénéfique pour le Maroc?
En adhérant à la ZLECAf, le Maroc applique la vision de S.M. le Roi en matière de diplomatie économique africaine et de co-développement, insufflé par des entreprises motrices dans la prospérité partagée du continent.
Ce projet s’inscrit dans une perspective à long terme, avec une application graduelle et une évaluation approfondie des avantages. Si ces analyses ont déjà été effectuées, il est impératif de les communiquer aux opérateurs économiques afin de les aider à affiner leurs stratégies.
Le Maroc bénéficie d’atouts considérables pour réussir dans le cadre de la ZLECAf: une présence bancaire africaine, des réseaux établis et des secteurs performants (logistique, infrastructures, bâtiment, mines, télécoms, services). Ces atouts lui permettent de consolider son partenariat africain.
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Des efforts restent, toutefois, à consentir pour capitaliser sur ces acquis. Il s’agit notamment d’amener les PME à s’orienter vers les marchés sub-sahariens, car elles y sont adaptées. Pour ce faire, elles doivent prendre les assurances nécessaires. Elles ont besoin d’être parrainées, comme elles peuvent mutualiser leurs moyens communs pour aborder ces marchés, en consortiums d’exportations, par exemple.
Le Maroc devra aussi capitaliser davantage sur son soft power, son attractivité pour les étudiants sub-sahariens et les talents, maintenir et même renforcer le dynamisme des banques et des associations professionnelles.
Aussi, nos multiples corridors transcontinentaux doivent se consolider. Nous devons également travailler avec nos partenaires africains pour créer de nouvelles chaines de valeurs régionales et fortifier celles qui existent. «Les Afriques» sont diversifiées et la concurrence y est de plus en plus rude, le travail bilatéral et intrarégional renforcé aidera la ZLECAf à se construire.
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