L’Algérie face aux fractures internes et aux menaces périphériques

Bernard Lugan.

ChroniqueTôt ou tard, l’Algérie devra donc, soit démanteler et détruire cet État dans l’État qu’est devenu le Polisario, soit tout au contraire s’en accommoder, mais au prix d’un délitement de sa souveraineté.

Le 23/06/2026 à 11h00

Dans son numéro du 31 mai 2026, sous la plume de Frédéric Powelton, la revue Sahel Intelligence s’interroge sur la question de savoir si l’Algérie pourra survivre à ses fractures internes et à ses menaces périphériques. L’auteur se demande en effet si ces dernières peuvent «fragiliser la cohésion de l’Algérie elle-même».

Frédéric Powelton distingue trois grands problèmes qui, selon lui, menacent l’existence même de l’Algérie: la question kabyle, celle de Tindouf et du Polisario, et l’instabilité chronique du Sahel.

Concernant le premier point, il écrit que:

«La Kabylie constitue la question identitaire la plus profonde de l’Algérie contemporaine. Dès l’indépendance, les autorités ont cherché à imposer une vision centralisée et arabo-nationaliste de l’État».

De fait, tant le «Printemps berbère» de 1980 que le «Printemps noir» de 2001 furent autant de ruptures importantes entre une grande partie de la société kabyle et le «Système» algérien. Ces ruptures n’étaient cependant pas nouvelles, les deux évènements étant d’abord le révélateur d’une situation liée à la naissance même de l’Algérie en 1962. Quant aux très tardives concessions faites à la langue amazighe, comme elles relèvent du symbole, elles ne peuvent donc en rien régler la cause du divorce de plus en plus net entre bien des Kabyles et le «Système». Lassée par les atermoiements et les compromissions des leaders kabyles institutionnels, une large frange de la population se tourne en effet désormais vers l’option indépendantiste qui s’est développée autour du MAK de Ferhat Mehenni.

Concernant Tindouf et le Polisario, Powelton écrit une fois encore avec raison que:

«Depuis près d’un demi-siècle, les camps de Tindouf basés sur le territoire algérien, constituent une situation unique dans le monde: un mouvement politico-militaire, le Polisario, y exerce une forme d’autorité autonome sous protection du régime algérien».

«Ce fut la France qui traça les frontières de l’Algérie française, des frontières qui, à l’Ouest, eurent pour conséquence l’amputation territoriale du Maroc (Tidikelt, Gourara, Tindouf, Béchar, etc.) et, à l’Est, celle de la Tunisie, mais aussi de la Libye. »

—  Bernard Lugan

La nouveauté est que, avec le règlement de la question du Sahara dit occidental à travers le plan marocain d’autonomie, l’existence même de l’enclave territoriale de Tindouf dirigée par le Polisario est désormais une «anomalie géopolitique» qui va, comme l’écrit l’auteur, de plus en plus devenir une «zone hybride difficilement contrôlable sur le long terme». Ce qui va poser de très sérieux problèmes à l’Algérie en raison de la «porosité croissante entre les espaces sahariens et les réseaux criminels ou jihadistes du Sahel».

Dans ces conditions, toujours selon l’auteur, le risque est donc de voir se créer une nébuleuse militarisée autonome «vivant de ses propres réseaux politiques, sécuritaires et économiques.» Une sorte d’entité mafieuse et mercenaire prête à se louer à toutes les forces de déstabilisation au Sahel, enkystée en territoire algérien et disposant de puissants relais au sein même du «Système». Tôt ou tard, l’Algérie devra donc, soit démanteler et détruire cet État dans l’État qu’est devenu le Polisario, soit tout au contraire s’en accommoder, mais au prix d’un délitement de sa souveraineté.

L’Azawad et le risque sahélien est le troisième point que soulève Powelton. De fait, le sud algérien est traditionnellement la caisse de résonance des problèmes sahéliens. Or, désormais, l’Algérie se trouve piégée par les «dynamiques» régionales qu’elle ne contrôle plus. En effet, aujourd’hui, le risque pour elle est de perdre le contrôle de ceux qu’elle manipule depuis des décennies, avec, là encore, un risque d’affaiblissement périphérique qui aurait des conséquences internes cataclysmiques.

Deux éléments essentiels manquent à cette analyse percutante, à savoir:

  1. La question de la légitimité historique de l’Algérie;
  2. Celle des amputations territoriales subies par ses voisins.

En 1959, le général de Gaulle avait résumé d’une phrase le point 1:

«(…) Depuis que le monde est monde, il n’y a jamais eu d’unité, ni, à plus forte raison, de souveraineté algérienne. Carthaginois, Romains, Vandales, Byzantins, Arabes syriens, Arabes de Cordoue, Turcs, Français, ont tour à tour pénétré le pays sans qu’il y ait eu à aucun moment, sous aucune forme, un État algérien» (Charles de Gaulle, 16 septembre 1959).

Concernant le point 2, ce fut la France qui traça les frontières de l’Algérie française, des frontières qui, à l’Ouest, eurent pour conséquence l’amputation territoriale du Maroc (Tidikelt, Gourara, Tindouf, Béchar, etc.) et, à l’Est, celle de la Tunisie, mais aussi de la Libye.

Aux menaces internes s’ajoute donc la question territoriale, cet immense non-dit qui éclatera au grand jour quand l’Algérie sera confrontée et donc affaiblie aux trois grands problèmes, mis en évidence par Frédéric Powelton.

Par Bernard Lugan
Le 23/06/2026 à 11h00