Inédite, tant par le nombre de villes concernées, les armes à feu et explosifs saisis que par la nature des projets terroristes en vue, l’opération antiterroriste du mercredi 19 février contre la cellule des «Lions du califat en extrême Maghreb» continue de révéler l’étendue de ses secrets. La conférence donnée ce lundi 24 février par le Bureau central d’investigations judiciaires permet d’en saisir la portée. Pour le patron du BCIJ, Cherkaoui Habboub, la dangerosité de la cellule démantelée ne réside pas seulement dans la multiplicité des cibles qui ont été identifiées, mais aussi dans le fait qu’elle constituait un projet stratégique pour la «wilaya de Daech au Sahel»: établir une branche au sein du Royaume. «Cet objectif se manifeste clairement à travers la méthode adoptée. Sous l’impulsion du comité des opérations extérieures de cette organisation, les membres de la cellule ont mis en place un comité restreint chargé de coordonner avec cette instance les plans terroristes, leurs modalités d’exécution et la transmission des ordres aux autres éléments», a-t-il expliqué.
Une cible stratégique
Le fait est nouveau. Si toutes les tentatives d’Al-Qaïda au Maghreb islamique et des organisations issues de son giron, ainsi que celles affiliées à Daech, ont échoué à s’implanter au Maroc, le démantèlement de cette cellule, quelques semaines seulement après la neutralisation de la cellule des trois frères à Had Soualem, près de Casablanca, confirme que le Royaume constitue une cible stratégique dans l’agenda de toutes les organisations terroristes opérant dans la région du Sahel.
Le Maroc a d’ailleurs été parmi les premiers pays au monde à tirer la sonnette d’alarme sur l’importance stratégique du continent africain dans l’agenda d’Al-Qaïda, organisation mère de toutes les structures actuelles contribuant au chaos qui prévaut dans plusieurs pays de la région sahélienne. «C’est pourquoi les services de renseignement et de sécurité marocains sont et demeurent en état d’alerte maximale afin d’anticiper et de déjouer toutes les menaces et répercussions émanant de cette région, notamment face aux liens désormais évidents entre les groupes terroristes, les milices séparatistes et les réseaux du crime organisé», a souligné le patron du BCIJ.
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Un chiffre pour le dire: les services de sécurité marocains ont démantelé plus de 40 cellules ayant des liens directs avec les organisations terroristes du Sahel et du sud du Sahara. Parmi elles, certaines étaient spécialisées dans la formation de combattants marocains qui revenaient au pays pour mener des actions terroristes, tandis que d’autres opéraient sous la supervision directe des chefs de guerre affiliés à ces organisations.
La tendance ne date pas d’aujourd’hui. Cherkaoui Habboub cite la cellule terroriste démantelée en décembre 2005 à Tanger, dirigée par un individu surnommé Ibrahim. Cette cellule avait des ramifications en Espagne et des liens avec l’organisation alors connue dans la région du Sahel et du Sahara sous le nom de Groupe salafiste pour la prédication et le combat. Les investigations de l’époque avaient révélé que son prétendu chef avait séjourné pendant deux mois dans un camp de cette organisation au Mali avant de se voir confier la mission d’établir une base logistique et humaine pour préparer une série d’attentats à l’intérieur du Royaume, avec l’appui d’un expert en explosifs issu d’un pays du Maghreb.
Autre illustration: la découverte de la cache d’armes dans la région d’Errachidia rappelle la cellule d’Amgala, liée à Al-Qaïda au Maghreb islamique, démantelée en janvier 2011. Cette cellule disposait également d’une cache d’armes de guerre à 220 kilomètres de Laâyoune. «Ce dépôt n’était accessible que grâce à un système électronique de géolocalisation confié à une seule personne, selon le même procédé adopté par la dernière cellule terroriste démantelée, ce qui constitue un point commun entre les deux cellules, en plus de leur gestion à distance depuis le Sahel. La cellule d’Amgala était dirigée du Mali par l’ancien cadre marocain d’Al-Qaïda au Maghreb islamique, Nourredine El Younbi (tué)», a ajouté le chef du BCIJ.
Intensification des opérations extérieures
L’opération sécuritaire menée par les services marocains confirme également l’orientation des branches africaines de Daech vers l’internationalisation de leurs activités. Cette dynamique est en accord avec l’objectif du groupe terroriste d’intensifier les opérations extérieures, notamment en raison de la présence d’un grand nombre de combattants étrangers de diverses nationalités dans ses rangs. Cela a été clairement illustré lors de l’attaque menée par la branche somalienne de cette organisation contre les forces du gouvernement du Puntland, en Somalie, le 31 décembre 2024, en s’appuyant exclusivement sur ces combattants, parmi lesquels figuraient deux kamikazes marocains qui ont trouvé la mort dans des attentats-suicides, a expliqué le responsable marocain.
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Aujourd’hui, la région du Sahel au sud du Sahara est le théâtre d’une intense activité des organisations terroristes, lesquelles ont bénéficié de plusieurs facteurs favorables à leur maintien, notamment les conflits ethniques et tribaux, l’instabilité politique, l’immensité des territoires et les difficultés rencontrées par les États de la région pour y asseoir leur souveraineté. De plus, l’interconnexion entre ces groupes terroristes et les réseaux criminels constitue une menace réelle pour le Maroc ainsi que pour les pays européens, surtout dans un contexte où les dirigeants de ces organisations cherchent à démontrer leur capacité à s’adapter aux évolutions et aux revers subis dans certaines de leurs zones d’influence.
Le démantèlement de cette cellule peu de temps après la neutralisation de la «Cellule des trois frères», et la mise en évidence du rôle de l’élément étranger dans leur recrutement, leur encadrement idéologique et leur formation opérationnelle, démontrent clairement que le Maroc fait face simultanément à des menaces terroristes à la fois externes et internes. Des éléments locaux s’impliquent dans l’agenda expansionniste des groupes terroristes actifs dans la région du Sahel, visant à étendre leurs opérations au sein du territoire marocain.
«La présence de dirigeants marocains au sein des différentes organisations terroristes opérant au Sahel, qu’il s’agisse d’Al-Qaïda ou de Daech, a considérablement amplifié la menace terroriste pesant sur le pays.»
— Cherkaoui Habboub
Ces groupes terroristes, sous leurs diverses ramifications, n’ont d’ailleurs jamais caché leur volonté de cibler le Maroc à travers leurs plateformes de propagande, sous divers prétextes destinés à inciter leurs partisans à mener des attaques de représailles sur le sol marocain contre des cibles nationales et étrangères.
Pour preuve, la déclaration médiatisée de l’ancien émir d’Al-Qaïda au Maghreb islamique, Abdelmalek Droukdel, le 9 mai 2007, ainsi que le communiqué du «commandement général d’Al-Qaïda» du 18 novembre 2023, sans oublier les déclarations de Daech dans lesquelles le Maroc a été directement mentionné.
L’implication d’éléments étrangers dans les complots terroristes visant le Maroc, comme dans le cas de cette cellule dirigée à distance par un cadre de la «Wilaya de l’État islamique au Sahel» et responsable du «Comité des opérations extérieures» connu sous le nom d’Abderrahmane Sahraoui, ne date pas d’aujourd’hui.
Des dirigeants marocains à Daech et Al-Qaïda
L’expérience marocaine regorge d’exemples confirmant la détermination de ces organisations terroristes à cibler le pays. Notons l’arrestation, le 25 janvier 2015, dans la région de Béni Drar près d’Oujda, d’un envoyé de Daech au Maroc en possession d’importantes quantités de substances chimiques utilisées dans la fabrication d’explosifs, ainsi que d’armes à feu et d’appareils de communication sans fil.
À cela s’ajoute une solution de repli désormais bien connue: faute de rejoindre les camps d’entraînement de Daech en Afrique, des terroristes cherchent à perpétrer des actes terroristes à l’intérieur du Maroc. «C’est exactement ce qui s’est produit avec les membres de la cellule terroriste impliqués dans l’assassinat d’un policier en périphérie de Casablanca en mars 2023, les enquêtes ayant révélé qu’ils avaient commis leur crime après avoir échoué à rejoindre leurs connaissances au sein de la branche somalienne de Daech», a rappelé Cherkaoui Habboub.
La présence de dirigeants marocains au sein des différentes organisations terroristes opérant au Sahel, qu’il s’agisse d’Al-Qaïda ou de Daech, a considérablement amplifié la menace terroriste pesant sur le pays. Parmi eux figurent Nour-Eddine Al-Youbi, Ali Maïchou et Mohamed Lmkhenter, qui ont tous trouvé la mort. Ces individus ont cherché à étendre les activités de leurs groupes jusqu’au territoire marocain.
Ce constat, alerte le patron du BCIJ, annonce des scénarios futurs tout aussi dangereux, compte tenu de l’attrait croissant des idéologies terroristes auprès des milieux extrémistes locaux et de toutes les organisations terroristes opérant dans la région du Sahel, en particulier celles affiliées à Daech. En dépit des efforts déployés, plus de 130 combattants marocains ont réussi à rejoindre les différentes branches de cette organisation en Afrique de l’Ouest, au Sahel et dans la Corne de l’Afrique. Certains d’entre eux ont même accédé à des postes stratégiques, notamment au sein des comités chargés des opérations extérieures.
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