Traduisez-les en justice!

Karim Boukhari.

Karim Boukhari.

ChroniqueTraduire mal, c’est comme importer du caviar et se retrouver avec des billes de gélatine repeintes en noir. C’est criminel.

Le 02/12/2023 à 09h00

Avant d’arriver à ce qui nous intéresse, on va y aller doucement, en empruntant des chemins de traverse, comme d’habitude…

Commençons par le doublage, qui repose sur une technique dont le résultat est parfois étonnant. C’est un art involontaire où le «doubleur» renseigne davantage sur sa propre mentalité que sur le contenu du film. Le personnage principal, c’est lui!

Doubler, c’est traduire. Et traduire, c’est (se) trahir. Et c’est vrai, complètement.

Je me suis amusé à regarder quelques productions hollywoodiennes doublées en arabe classique. Le résultat est fascinant. Quand le personnage féminin, visiblement énervé, dit au mâle : «Fuck you! (inutile de traduire)», cela donne : «Anta n’tihazi (tu es opportuniste!)». Et quand le général dit: «On va les niquer ces trous du c…», nous avons droit à «Sawfa noudammirouhoum (on va les détruire)».

Une sorte de paroxysme de l’édulcoration et de l’absurde est atteint lorsque les personnages abordent des détails sexuels ou des questions religieuses. On sent le malaise du doubleur, qui se met sans doute à la place d’un spectateur imaginaire, que les sociétés de doublage/traduction appellent «cible».

Elle est bien piètre l’idée que ces gens se font de leur cible arabe: un enfant ou un adulte immature, chaste, puritain, sourd et pour tout dire bête comme ses pieds. Puisqu’il ne remet jamais rien en question et n’appelle pas les choses par leurs noms. Et cette cible, il faut la protéger, la flatter, la caresser dans le sens du poil, lui servir la même bouillie infâme.

Vous pouvez faire l’expérience avec les telenovelas ou les blockbusters américains, le résultat est le même. De la bouillie. Que veut dire tout cela?

Il y a sans doute un problème de censure qui frappe les mots et les idées: «On ne va quand même pas tout leur dire, on risque l’anathème».

Il y a un problème de caricature: «Notre cible arabe est familiale, elle a les oreilles sensibles et les nerfs à fleur de peau, ménageons-la pour éviter le retour de flamme».

Et il y a peut-être aussi un problème de compétence, les traducteurs ou doubleurs étant payés à la tâche, chronomètre en main: «Allez, plus vite, plus vite, on n’a pas que ça à faire!».

Alors ils traduisent mal, en se mettant (mal, très mal) à la place de l’autre. Le pire, c’est qu’ils croient bien faire…

Maintenant, toute cette affaire serait anecdotique si elle ne touchait à une question de fond. La traduction est l’un des problèmes majeurs de la civilisation arabe contemporaine, y compris la marocaine. Carrément.

Il faut lire la traduction (quand elle existe) des grands auteurs, romanciers ou essayistes. En passant de l’anglais ou du français à l’arabe, certains textes semblent voyager dans le temps, comme s’ils retournaient en arrière, perdant leur substance et la fièvre qui les habitait…

Au Maroc, la traduction vers l’arabe est l’un des grands chantiers (en souffrance) de la recherche scientifique, surtout en matière d’histoire et de sciences sociales. Ces domaines sont pourtant essentiels pour le développement humain. Ils diffusent le savoir et le mettent à la disposition de tous. Sans eux, nos têtes seraient désespérément vides.

J’ouvre ici une petite parenthèse pour rappeler que la civilisation musulmane a atteint son apogée au moment où, sous les Abbassides, elle traduisait (bien) les traités de philosophie grecque. Eh oui, le rapport de forces entre ici et là-bas n’est pas qu’une question militaire. C’est la circulation du gai savoir qui fait avancer le schmilblick.

C’est pour cela qu’une pointure comme Abdallah Laroui «perd son temps» à traduire. Le besoin est énorme.

Pour ainsi dire, la traduction c’est de l’import-export. Traduire mal, c’est comme importer du caviar et se retrouver avec des billes de gélatine repeintes en noir. C’est criminel.

Bien sûr, on ne va pas jeter la pierre à tous les traducteurs. Certains sont excellents.

Je «chute» encore une fois sur le génial Saïd Seddiki, une fine gâchette que les plus de 40 ans vénèrent, et qui disait que la seule manière de le traduire (en arabe), c’était en justice! Alors que son arabe était excellent. Il plaisantait, bien sûr…

Par Karim Boukhari
Le 02/12/2023 à 09h00

Bienvenue dans l’espace commentaire

Nous souhaitons un espace de débat, d’échange et de dialogue. Afin d'améliorer la qualité des échanges sous nos articles, ainsi que votre expérience de contribution, nous vous invitons à consulter nos règles d’utilisation.

Lire notre charte

VOS RÉACTIONS

Traduire un texte grand public n'a rien à voir avec traduire un texte scientifique ou littéraire. Pour le second, c'est le contenu qui compte et il faut que la traduction soit la meilleure possible tandis que pour le premier il s'agit de faire un produit qui se vendra le mieux possible. C’est très différent. Dans les pays où les religieux traditionnels ont trop de pouvoir, tout ce qui peut s'approcher un peu des sujets sensibles, sexe ou excréments en particulier, entraîne une réaction scandalisée des tartuffes de service : « taisez ce "fuck" que je ne saurais entendre » est la version moderne du "cachez ce sein que je ne saurais voir" de Molière. Qu’on pense au « Merendina gate ». Pour les majors américaines, mieux vaut un navet qui se vend bien qu’un chef-d’œuvre boycotté !

Bonsoir Monsieur Karim Boukhari. Dans un texte à traduire, il n'y a pas que des mots, il y a surtout une culture et c'est cette dernière qui est difficile à transposer. Et comme dans tout, certains y arrivent mieux que d'autres, mais quand c'est bâclé, c'est une horreur! Cordialement.

Bonsoir Monsieur Omar, Quand on discutait, dans les années 70, avec des amis marxistes arabophones et avec d’autres francophones, on avait l’impression que les " camarades " et " الرفاق " n’avaient pas lu et compris la même chose ! D’ailleurs, souvent, ils n’étaient pas d’accord entre eux. Comme vous l’avez souligné,la traduction est une affaire de mots et, surtout, de culture. Cordialement

Non, une cause de l'apogée de la civilisation arabe sous les Abassides n'est pas la traducction des textes des philosophes grecs mais la traduction des textes des SCIENTIFIQUES grecs comme Thalès, Pythagore ou autre puis en développant ce savoir en inventant des nouveautés en mathématiques, biologie et autres. Cela me rappelle le prochain enjeu du Maroc après la formation future d'un monde multipolaire où une fragmentation de la science est possible de la part des nouvelles puissances asiatiques qui préféreraient utiliser leur langue, plutôt que l'anglais actuellement mondial. Cela leur permettrait de mieux expliquer des nouveaux concepts en physique ou chimie qu'ils trouveraient. Mais je pense surtout aux brevets d'invention technologiques qui sont de plus rédigés en langues locales.

0/800