Il faut lire les comptes-rendus qui ont circulé concernant le procès fait à Boualem Sansal et ne pas se contenter des commentaires, parfois de deuxième main, rédigés par les journalistes. Le procès stalinien -car il n’y a pas d’autre mot pour le qualifier- fait à l’écrivain franco-algérien le 20 mars fait frémir et a de quoi inquiéter les démocrates ou simplement ceux qui ont un peu d’humanité ou juste du bon sens. Il est vrai que le «système» algérien ignore ces deux vertus.
Que lit-on en effet dans ces comptes-rendus? On relève d’abord que «Boualem Sansal était calme, ne montrait pas de signes de fatigue, avait l’air en bonne santé, ne montrait aucun signe de détérioration de sa santé». «Contrairement à ce que les haineux habituels avaient pu dire», car «l’Algérie est un État avec ses institutions souveraines». En un mot, Boualem Sansal se portait comme un charme et avait passé quatre mois, non pas en prison, mais quasiment au Club Med!
Et de poursuivre: «La séance a été caractérisée par une douceur où n’apparaissait aucune tension». Dans ce procès, on était quasiment entre amis à une fête familiale! C’est oublier de rappeler que Boualem Sansal n’avait pas eu droit à la présence de son avocat français, Me François Zimeray, auquel un visa avait été refusé «parce que juif».
Boualem Sansal, on le rappelle, a été arrêté le 16 novembre 2024. Dans son interview au journal L’Opinion, le 3 février dernier, le président algérien avait indiqué que Boualem avait été arrêté «parce qu’il avait dîné la veille au soir avec Xavier Driencourt». Le décor était donc planté. Mais au procès, le juge se contente finalement des accusations suivantes: «atteinte à l’unité nationale, outrage à un corps constitué, pratiques nuisant à la sécurité nationale et à l’économie, vidéos qui menacent la sécurité nationale». Là encore, on croit rêver.
Au cours du débat, les juges, puisque ce sont, paraît-il, des juges, interrogent le prévenu sur des échanges de messages avec l’actuel ambassadeur de France et avec l’ancien ambassadeur de France. Le lecteur comprendra qu’il s’agit de moi-même. Pour confirmer cette accusation d’«insulte à l’armée et aux institutions gouvernementales», le juge se réfère au message en question, message que j’ai moi-même retrouvé dans mes échanges avec Boualem Sansal. Le juge, qui pourtant se vante d’avoir eu accès à la messagerie de l’accusé, étaie son accusation d’«insulte à l’armée» par le message suivant: le 12 septembre 2024, en réponse à une remarque de ma part sur l’Accord de 1968, Boualem répond: «Merci de le dire et de le rappeler à ceux qui croient qu’en Algérie, on vit dans le bonheur parce qu’on a du pétrole et Chengriha». Citer le chef d’état-major de l’armée dans une correspondance privée revient à mettre en cause les institutions et insulter l’armée! Boualem Sansal n’a pu que répondre qu’il n’y avait aucune mauvaise intention de sa part, qu’il s’agissait d’un échange privé.
«Qui peut vraiment prendre au sérieux les juges algériens et la parodie de procès faite à Boualem Sansal? Qui peut vraiment prendre au sérieux le pouvoir algérien avec ce comportement indigne?»
Un peu plus tard, le juge, puisqu’il faut toujours le nommer ainsi, reproche à l’accusé d’avoir mis en péril l’économie nationale pour m’avoir répondu que les BRICS avaient rejeté la candidature de l’Algérie, information sans doute «confidentielle», puisque connue de tous, l’échec de l’Algérie ayant été commenté abondamment dans toute la presse. Pour faire bonne mesure, le procureur croit bon de rappeler que Boualem Sansal avait occupé un poste dans l’un des ministères les plus importants et que, donc, ses échanges avec moi (les deux que je viens de citer) portent atteinte à l’unité nationale et menacent la sécurité et la stabilité du pays. Au passage, le procureur oublie de mentionner que Boualem Sansal avait démissionné de ses fonctions au ministère de l’Industrie il y a 25 ans. On voit donc mal en quoi ces deux échanges par messagerie WhatsApp menaçaient le pays!
Tout compte fait, nous sommes, avec ce procès en Absurdie, sous Staline, ou chez Kafka. Comme sous Staline, comme au temps de la guerre froide, les juges et le procureur algériens finissent par donner l’impression qu’eux-mêmes croient ce qu’ils récitent.
Accuser un écrivain d’atteinte à la sûreté nationale pour de banals échanges et de simples plaisanteries relève soit d’une volonté délibérée de nuire et de maltraiter un individu, soit de l’imbécillité absolue, soit des deux. Qui, en France ou en Algérie, peut vraiment prendre au sérieux les juges algériens et la parodie de procès faite à Boualem Sansal? Qui peut vraiment prendre au sérieux le pouvoir algérien avec ce comportement indigne? Elisabeth Badinter n’a pas hésité à comparer l’affaire Sansal avec l’affaire Dreyfus en France, un procès qui avait été monté de toutes pièces contre l’officier français, juif, Alfred Dreyfus pour, soi-disant protéger l’honneur de l’armée française à la veille de la Première Guerre mondiale. Ce procès avait divisé la France pendant une bonne dizaine d’années. Hélas, le procès Sansal ne divisera sans doute pas l’Algérie, car les esprits algériens n’osent pas dire haut et fort que le président Tebboune et son chef d’état-major sont dans l’erreur. La peur est telle à Alger, les esprits sont tant formatés qu’une telle réaction est inenvisageable.
Au cours du rassemblement en faveur de Boualem Sansal, organisé le 25 mars devant l’Assemblée nationale et qui rassemblait tout l’échiquier politique français, de Marine Le Pen à Raphaël Gluksman, en passant par Bruno Retailleau, Laurent Wauquiez et Gabriel Attal, tous, à l’exception des députés de la gauche (PS et LFI), ont critiqué et condamné le pouvoir algérien. Noëlle Lenoir, la présidente du Comité international de soutien à Boualem Sansal a comparé l’écrivain non seulement à Alfred Dreyfus, mais à Calas, synonyme en France d’intolérance religieuse et d’erreur judiciaire. Calas avait été défendu par Voltaire, le grand écrivain qui avait dénoncé le fanatisme politique et religieux de la France à la veille de la révolution. Hélas, il n’y a pas, en 2025, de «Voltaire algérien»: les intellectuels algériens, à l’exception de Kamel Daoud, se sont tous rangés derrière le pouvoir, par peur, intérêt ou opportunisme. Comme Calas, comme Dreyfus, Boualem Sansal doit être libéré et réhabilité.
Bienvenue dans l’espace commentaire
Nous souhaitons un espace de débat, d’échange et de dialogue. Afin d'améliorer la qualité des échanges sous nos articles, ainsi que votre expérience de contribution, nous vous invitons à consulter nos règles d’utilisation.
Lire notre charte