Dans ma précédente chronique intitulée «Quelle est l’ancienneté historique de l’État algérien?» publiée dans Le360, j’ai répondu à Ali Farid Belkadi qui, dans un organe de presse algérien, avait réagi à une de mes précédentes chroniques du même Le360, qui avait pour titre «Combien de temps encore les historiens algériens choisiront-ils de chevaucher les mythes de la fausse histoire?»
Dans la chronique «Quelle est l’ancienneté historique de l’État algérien?», j’ai abordé la question de la profondeur historique de l’État algérien en expliquant que, comme le général de Gaulle, je soutiens, et j’attends que l’on me démontre le contraire, qu’avant la France, «il n’y a jamais eu d’unité, ni, à plus forte raison, de souveraineté algérienne». Ce qui et, j’insiste sur ce point, ne veut évidemment pas dire que nous sommes en présence d’espaces inhabités et de sociétés inorganiques. J’ai d’ailleurs donné l’exemple des brillantes principautés de Tlemcen et de Bougie. Brillantes, certes, mais qui n’ont ni unifié, ni créé l’Algérie et, répétons-le, à la différence de Fès et de Marrakech qui ont créé le Maroc.
Dans ma rubrique d’aujourd’hui, je vais prolonger ma réflexion en étudiant la question des frontières de l’Algérie, ce qui va directement nous ramener à celle de l’existence passée d’un hypothétique État algérien postulé avoir anciennement existé comme l’écrit Farid Belkadi.
Les royaumes du haut moyen âge, pas plus que Tlemcen ou Bougie n’ont créé les frontières de l’Algérie puisqu’ils n’ont pas créé cette dernière. En revanche, les Turcs ont tracé un embryon de frontière avec le Maroc dans la partie la plus septentrionale de l’actuelle frontière algéro-marocaine. À l’est, les deux Régences turques d’Alger et de Tunis étaient séparées par une zone de grand flou car la frontière entre elles ne fut ni fixe, ni délimitée. Ce fut en effet une zone mouvante dépendant des rapports de force entre les tribus locales et des capacités de contrôle des deux Régences.
En théorie, la Régence d’Alger s’étendait à l’est jusqu’à La Calle (El Kala) qui était donc sa limite orientale et la limite occidentale de celle de Tunis. Dans cette zone tampon, l’allégeance des tribus était fluctuante. La capitale du beylik oriental de la Régence d’Alger était Constantine dont selon les périodes, l’influence pouvait s’étendre jusqu’aux confins de l’actuelle frontière de la Tunisie. L’intérieur du pays, Kabylies et Aurès notamment, échappait au contrôle direct du pouvoir ottoman.
L’empire ottoman ne contrôlait en réalité qu’une partie du Tell– zone côtière septentrionale– qui était divisé en trois beyliks (Constantine, Titteri, Oran). Vers le sud, Hodna, Mzab etc., la seule présence «centrale» était exercée par des tribus makhzen chargées de lever l’impôt et de maintenir théoriquement l’ordre. Le Sahara proprement dit échappait au contrôle turc. Quant au Touat, au Gourara, au Tidikelt, ils dépendaient du Maroc.
Pour résumer, en 1830, quand la France débarque à Alger, les frontières de l’Algérie n’existent pas plus qu’un État algérien. Les frontières de l’Algérie ont donc bien été tracées par la France. Et selon un processus bien connu des historiens:
- Entre l’Algérie française et le Maroc, elles furent établies en 1845 lors des accords de Lalla Marnia, pour la seule partie de l’extrême nord, c’est-à-dire de la mer jusqu’à Teniet Sassi.
- À la fin du 19ème siècle et au début du 20ème, les troupes françaises poussèrent vers le «Grand Sud»: Saoura, Gourara, Touat et Tidikelt, vaste ensemble désigné par l’administration coloniale sous le nom de «Région des Oasis». Or, le long de cette route naturelle jalonnée d’oasis plantées de palmiers et s’étendant de Figuig à Aïn Salah, les droits marocains étaient immémoriaux. Ce furent donc des territoires sahariens appartenant au Maroc, qui furent arrachés à ce dernier pour constituer des départements algériens, les «Départements du sud».
Ce fut son projet de chemin de fer transsaharien qui poussa la France à prendre le contrôle de ces régions, le tracé le plus court étant celui de l’Ouest à savoir par la Saoura et le Touat, jusqu’à l’actuel Mali, l’ancien Soudan français. Or, le problème était qu’il s’agissait de régions situées dans le troisième secteur défini à Lalla Marnia, à savoir au sud de Figuig où aucune délimitation frontalière n’avait été réalisée.
Cette zone fut explorée et occupée progressivement par des éléments militaires français venant de l’Afrique occidentale française (AOF) et du sud-ouest algérien. La stratégie française fut alors d’atteindre le Gourara par l’oued Zousfana, et Igli. Or, cette avancée militaire française vers le Sud eut pour résultat de couper le Maroc de la région des oasis dont il fut amputé. Plusieurs villes ou agglomérations sahariennes marocaines furent alors détachées du Maroc pour être rattachées à l’Algérie française:
«Autrement, comme le disait Mohamed Harbi, l’histoire continuera d’être «à la fois l’enfer et le paradis des Algériens». Enfer parce que sa réalité est cruelle et que, pour s’en échapper, il reste les mirages ou les fantasmes…»
— Bernard Lugan
- Ainsi, Igli, ksar marocain construit par des habitants originaires des Glaoua et où les appels des jugements étaient portés devant les magistrats du Tafilalet ou de Fès. À Igli, résidait un caïd marocain.
- Ainsi, Béchar, «ksar aux 90.000 palmiers», siège de l’ordre de la Ziania dont les marabouts descendent de Moulay Abdallah Ghezouani enterré à Marrakech, et dont les habitants furent exemptés d’impôt par le sultan Moulay Ismaël lors de sa visite officielle en 1679. Une faveur qui fut confirmée plus tard par le sultan Moulay Hassan. Béchar devenue Colomb-Béchar en référence au général Louis de Colomb qui y établit un poste militaire provisoire durant la campagne menée contre la résistance des Ouled Sidi Cheikh entre 1864 et 1869. Au début de l’année 1917, le général Gouraud, successeur par intérim du maréchal Lyautey au Maroc durant l’intermède ministériel de ce dernier, réclama le retour de Colomb Béchar au Maroc. Revenu au Maroc, Lyautey fit la même demande. (Télégramme du maréchal Lyautey en date du 1er mai 1917). En Vain.
- Ainsi, Tabelbala, oasis marocaine construite par les Almoravides sur la route du Tafilalet au Touat et qui fut une étape importante de la pénétration française en direction du Draa. Tabelbala, que Francine Dominique Champault a défini comme le «port avancé du Maroc vers le Soudan» dans son livre paru en 1969 et intitulé «Tabelbala, oasis du Sahara nord-occidental». Tabelbala où, jusqu’à l’indépendance de l’Algérie, la prière était dite au nom du sultan du Maroc.
- L’occupation de Tindouf en 1934 marqua l’achèvement de l’entreprise française de conquête de la région, donc d’amputation du Maroc et d’achèvement du tracé de l’actuelle frontière algérienne.
Tindouf était alors sous l’autorité du khalifat du Tafilalet et ses caïds étaient nommés par dahir du sultan. Cette occupation se fit donc durant le Protectorat; or, comme aucun accord de cession ne fut conclu entre la France et le Maroc, ce dernier pourrait objecter qu’il ne reconnaît pas cette amputation, le Traité de protectorat n’autorisant ni la France, ni l’Espagne, à disposer sans l’assentiment du Sultan d’une portion du territoire marocain. Tindouf fut d’abord englobée dans la zone militaire dépendant du commandement français du Maroc, puis elle fut placée sous l’autorité du Gouverneur général de l’Algérie.
Comme l’écrivit alors le colonel Charbonneau dans son livre «Sur les traces du pacha de Tombouctou»:
«Quelle anomalie constituait en fait l’attribution à l’Algérie de la région de Tindouf. Anomalie certes, car ce territoire rattaché au sud algérien par rapport auquel il est très excentré, vient couper par un coin enfoncé d’Est en Ouest une zone de passage où, de temps immémorial tous les courants ont lieu du Nord au Sud entre le Maroc et la Mauritanie».
En 1956, au moment de l’indépendance du Maroc, Tindouf était administrativement rattachée à la région marocaine d’Agadir, comme d’ailleurs Fort-Trinquet (l’actuelle Bir Oum-Grayn) en Mauritanie.
La France traça également les frontières orientales de l’Algérie, mais aux dépens de la Tunisie et de la Libye comme cela a été montré dans une précédente chronique.
Vers le sud, la France offrit à l’Algérie indépendante un Sahara que, et par définition, elle n’avait jamais possédé, et ce fut elle qui traça ses frontières avec le Mali et le Niger selon des logiques administratives et militaires.
Le tracé officiel entre l’Algérie française et les futurs Mali et Niger date d’une convention du 7 avril 1905 entre le ministre des Colonies qui avait autorité sur l’Afrique-Occidentale française, incluant les futurs Mali et Niger, et le ministre de l’Intérieur qui avait autorité sur les départements français d’Algérie.
Dans sa réponse à ma chronique, Farid Belkadi écrit assez joliment d’ailleurs que «l’histoire de l’Algérie constitue pour les Algériens à la fois une demeure de souffrance et un réservoir de grandeur». Certes, cela est très respectable, mais l’historien souhaiterait que soient avancés des faits. Autrement, comme le disait Mohamed Harbi, l’histoire continuera d’être «à la fois l’enfer et le paradis des Algériens». Enfer parce que sa réalité est cruelle et que, pour s’en échapper, il reste les mirages ou les fantasmes…




