Maroc-Sahel, des relations millénaires

Bernard Lugan.

ChroniqueLe Maroc fournissait à l’Afrique subsaharienne des productions d’artisanat, des bijoux, des armes ou des étoffes, mais aussi des produits d’usage courant comme les ustensiles de cuisine, de la poterie, des tissus, des couteaux ou des miroirs. Les productions agricoles, comme le blé, les fruits secs et les dattes, entraient également pour une large part dans ce commerce, sans oublier les chevaux.

Le 01/04/2025 à 12h00

Au moment où l’Algérie, pays né en 1962, ose contester les droits historiques du Maroc sur ses provinces sahariennes, il n’est pas inutile de rappeler aux dirigeants d’Alger qu’au 10ème siècle, donc près de mille ans avant la naissance de l’Algérie, le Maroc contrôlait les routes commerciales transsahariennes. Une réalité bien établie puisque le voyageur, chroniqueur et géographe arabe Ibn Hawqal les emprunta.

Dans le Sud marocain, le point de départ était Sijilmassa, au Tafilalet, ville qui était en relation directe avec le Tagant sur la route de la vallée du fleuve Sénégal. Aux 12ème-13ème siècles, avec la naissance de l’empire du Mali, une nouvelle route apparut, toujours au départ de Sijilmassa, mais cette fois-ci en direction du Sahara central, vers les salines de Teghaza et l’oasis de Oualata. Vers la fin du 14ème siècle, la ville de Tombouctou se développa, et le Marocain Ibn Battouta qui s’y rendit décrivit les routes qui y menaient, toujours au départ de Sijilmassa.

Sijilmassa était alors comme le port du nord du Sahara, le passage obligé pour les caravanes allant vers le Sud ou en revenant. Plaque tournante et, plus encore, lien entre le Maroc et l’Afrique noire, Sijilmassa était fréquentée par des commerçants venus de Fès et de toutes les villes littorales ou intérieures du Maroc, ainsi que de Tlemcen qui fut, des siècles durant, une ville marocaine. Cette position carrefour apparaît comme évidente lorsque l’on compte les jours de marche séparant la ville de tous les pôles commerciaux de la région: 6 jours pour Ouarzazate, 9 à 11 jours pour Fès, 20 jours pour Tanger, 12 jours pour Tindouf.

Admirablement située, Sijilmassa était également favorisée au point de vue agricole puisque l’eau qui y était abondante permettait la culture des légumes, des fruits ou des céréales qui étaient nécessaires aux caravanes. Ces possibilités constituaient un atout considérable, car, tout en étant la porte du désert, la ville offrait toutes les possibilités de ravitaillement aux caravanes venues du Nord et qui devaient s’y munir pour les deux mois de marche à travers 1500 à 1800 kilomètres de désert.

Dans un article essentiel paru en 1969 et ayant pour titre «Sijilmassa: la ville et ses relations commerciales au 11ème siècle d’après El Bekri» (Hesperis-Tamuda, vol X, fasc. 1-2, 1969), Jean-Michel Lessard a bien défini la fonction de Sijilmassa:

«La cité filalienne voit converger vers elle les caravanes venant du littoral méditerranéen, du Sahel, du Tell et des plaines septentrionales du Maroc. Elle les accueille, réceptionne leurs marchandises, leur fournit le fret de retour dont elle a elle-même assuré la quête à proximité de son territoire ou au-delà du désert saharien. Sijilmassa apparaît bien comme un élément moteur tant du commerce régional que du commerce international.» (Lessard, 1969 : 15.)

«Au 15ème siècle, les Portugais bouleversèrent le flux du commerce transsaharien. L’artisanat marocain qui l’irriguait déclina, les caravelles portugaises fournissant désormais aux Africains les produits de l’artisanat portugais.»

Le fret caravanier venu du Sud consistait en or produit au Bambouk, à proximité du fleuve Sénégal, au Bouré, sur le Niger, et au Lobi, sur la Volta. Mais l’or n’était pas le seul produit fourni par le Sud. L’ambre gris, la gomme arabique, les peaux d’oryx destinées à la fabrication de boucliers, les peaux de léopard et de fennec, ainsi que les esclaves alimentaient également le commerce transsaharien.

Le Maroc fournissait à l’Afrique subsaharienne des productions d’artisanat, des bijoux, des armes ou des étoffes, mais aussi des produits d’usage courant comme les ustensiles de cuisine, de la poterie, des tissus, des couteaux ou des miroirs. Les productions agricoles, comme le blé, les fruits secs et les dattes, entraient également pour une large part dans ce commerce, sans oublier les chevaux.

Au 15ème siècle, les Portugais bouleversèrent ce flux en s’installant sur le littoral ouest-africain. Avec eux, le commerce ne se fit plus dans le sens Afrique noire-Maroc, mais dans celui Afrique noire continentale-Afrique noire littorale. Conséquence aggravante, l’artisanat marocain qui irriguait le commerce transsaharien déclina, puisque les caravelles portugaises fournissaient désormais aux Africains les produits de l’artisanat portugais.

Au Maroc même, la concurrence portugaise devint difficile à combattre, car, à partir des places qu’ils contrôlaient, les commerçants lusitaniens inondaient le marché de leurs produits et les caravanes qui se formaient à Sijilmassa se chargèrent de plus en plus d’articles venus de Lisbonne. La crise toucha donc tout le Sud marocain et plus particulièrement le Tafilalet.

En plus de cela, l’expansion de l’Empire songhaï ou Empire de Gao fit que de nouvelles routes s’ouvrirent plus à l’est, et le Tafilalet déclina donc au profit de provinces marocaines comme le Touat ou le Gourara, la route y menant et à destination de Gao étant plus directe.

Or, dès la fondation de la dynastie saadienne, les relations entre le Maroc et le Songhaï furent orageuses. À telle enseigne que, dans les années 1540, Askia Ishaq 1er, souverain du Songhaï de 1539 à 1545, envoya plusieurs centaines de Touareg piller les établissements marocains de la vallée du Drâa. Les relations entre le Maroc et le Songhaï se détériorèrent encore davantage durant les règnes du sultan Ahmed Al-Mansour (1578-1603) et de l’Askia Mohamed III el-Hadj (1582- 1586). En 1581, les garnisons marocaines du Touat et du Gourara furent renforcées, prélude à une campagne contre le Songhaï.

Effectivement, en 1590, le sultan Al-Mansour constitua un corps expéditionnaire fort de 30.000 hommes, 8.000 chameaux et 1.000 chevaux de bât. Son commandement fut confié à Pacha Jouder, d’origine espagnole. L’armée marocaine se concentra à Tindouf, puis, 135 jours après son départ de Marrakech, atteignit le fleuve Niger avant de marcher sur Gao.

Le 13 mars 1591, les troupes d’Ishaq II furent mises en déroute après avoir subi des pertes terribles. Gao fut prise et des négociations s’ouvrirent alors entre Jouder et l’Askia, mais le sultan marocain repoussa les propositions de l’Askia, car il voulait sa soumission. Au mois de juin, il remplaça Jouder par Mahmoud ben Zarqun, auquel il donna des ordres très précis et les moyens de les exécuter, puisqu’il lui fournit des embarcations démontables afin de pouvoir conquérir le poumon du pays qu’était le fleuve Niger.

Mahmoud ben Zarqun écrasa l’armée songhaï. L’empire songhaï avait vécu et le Maroc créa sur ses décombres le Pachalik du Soudan, dirigé par un pacha nommé par le sultan.

Par Bernard Lugan
Le 01/04/2025 à 12h00

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Que reste-t-il de Sijilmassa aujourd'hui? Wallou! La route quittant Rissani la longe. Il ne reste plus que quelques monticule de gravats. Aucune indication pour les non-initiés, on passe à côté d'un des haut lieu de l'Histoire du Maroc, sans s"en rendre compte. Et ce n'est pas le seul, voire aussi Tamdoult dans le Sous, entre autres

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