Longtemps je me suis demandé ce qu’il était advenu des archives de Touat, dans le Sahara oriental, disparues depuis 1907, comme s’effacent parfois les preuves trop compromettantes, non dans le fracas d’un incendie ni dans le désordre d’un pillage, mais dans le silence épais où les empires rangent ce qui les gêne. Ce fonds, Alfred-George-Paul Martin, soldat français, interprète-principal arabisant du Commandement de l’armée française, l’avait pourtant eu entre les mains. Il en avait tiré deux ouvrages historiques remarquables: «Les oasis sahariennes» en 1908, puis surtout «Quatre siècles d’histoire marocaine: au Sahara de 1504 à 1902; au Maroc de 1894 à 1912 d’après archives et documentation indigènes» en 1923. Entre ces deux dates se jouait moins une aventure érudite qu’un épisode de guerre documentaire, un moment où l’autorité coloniale, confrontée à des papiers qui contredisaient ses besoins diplomatiques, choisissait de saisir les feuillets plutôt que d’en laisser libre cours à la vérité.
Car ces archives n’étaient pas une maigre liasse de routine ni quelques vestiges locaux bons pour un cabinet de curieux. Elles représentaient plusieurs siècles de souveraineté marocaine sur le Sahara, remontaient pour les plus anciennes à l’an 1504 et s’arrêtaient en 1902, c’est-à-dire à la fin de la pénétration française dans les oasis marocaines de Touat, Gourara, Timmi et Aïn Salah. Les oasis sombraient alors dans le désordre de l’invasion militaire, et l’on sait combien les conquêtes modernes consistaient d’abord à troubler les filiations, à disperser les preuves, à rendre litigieux ce qui, la veille encore, relevait de l’évidence vécue.
Or, ce qu’utilise Martin dans ses livres a précisément la valeur de ces évidences de première main: actes administratifs des gouvernements successifs, dahirs chérifiens nommant gouverneurs, caïds et juges pendant quatre siècles, documents de fiscalité et d’impôts, correspondances, généalogies, fatwas, titres de propriété, vieux papiers de commandement, lettres envoyées par les sultans du Maroc aux habitants du Sahara oriental, actes juridiques revêtus de sceaux chérifiens, chroniques de la zaouïa tijaniyya des oasis rattachées à Fès. Tout un monde écrit, tout un appareil d’autorité, tout un tissu de légalité, bref une mémoire et des preuves directes que le Maroc a bien possédé et administré le Sahara oriental. C’est ce matériau que j’ai moi-même exploité dans quatre chroniques publiées il y a environ un an sur Le360 sur l’œuvre d’A.-G.-P. Martin. Mais restait cette question, obstinée, presque lancinante: que sont devenus ces feuillets?
La réponse, on la trouve dans la préface du premier livre de Martin (1908), mise à jour en 1923 à l’occasion de la publication de son «Quatre siècles d’histoire marocaine…» . Elle tient du témoignage, de l’aveu différé, du procès-verbal tardif. Martin y raconte le destin étonnant, sinueux et violemment politique des archives locales du Sahara oriental. L’homme n’était pas un orientaliste d’alcôve. Parlant couramment l’arabe classique, familiarisé aussi avec le parler algérois depuis son affectation à Oran en 1885, il fut détaché en 1904 dans les oasis avec une mission précise: se fondre dans la communauté locale et fournir au commandement d’Alger un rapport militaire. Cette immersion, qui devait servir la puissance coloniale, allait produire un résultat plus embarrassant que prévu. Martin, au lieu de rapporter seulement une géographie d’occupation, mit la main sur une histoire de souveraineté.
L’auteur raconte ainsi que la publication des livres ne fut pas de tout repos, et cela précisément parce que sa matière véhiculait une thèse trop évidemment favorable à la continuité marocaine. Il note ainsi que «pour des raisons de politique extérieure, la publication des chapitres qui traitent de l’histoire chérifienne sera suspendue pendant quelque temps».
Il raconte que, dès son arrivée aux oasis en 1904, «pendant des mois et des mois», il «erra d’oasis en oasis, de ksar en ksar, interrogeant les gens, fouillant les vieilles maisons et les coffres antiques où, depuis de très longs ans, les termites mangeaient tout doucement les papiers des ancêtres». Ces centaines de documents lui ouvrirent les yeux sur le passé des oasis; elles lui révélèrent que l’autorité chérifienne n’était pas un souvenir flou ni une prétention a posteriori, mais une organisation politique tangible, suivie, documentée, scellée.
Martin le dira avec une gravité presque mélancolique dans sa préface, lorsqu’il résume le geste qui gouverne ses deux livres: «Je me suis efforcé à faire revivre [dans ses deux livres précités] un passé disparu et dont les traces avaient été perdues même par ceux qui en avaient hérité; j’ai inventorié un présent dont les éléments n’avaient encore été qu’incomplètement dégagés et appréciés.» Ce passé, à mesure qu’il remontait des coffres et des maisons, devenait aussitôt un objet de trouble. Plus Martin avançait, plus ses découvertes entraient en collision avec les prudences de l’administration française. Le problème n’était pas la fausseté des documents. C’était au contraire leur solidité.
Rentré du Sahara avec les documents qu’il avait récoltés, Martin entreprit, à partir de 1906, un travail de rédaction placé sous la surveillance du commandant N. Lacroix, directeur des Affaires indigènes au Gouvernement général de l’Algérie. Très vite, la surveillance tourna à l’intrusion. Comme si le caractère explosif du dossier appelait une mainmise, Lacroix demanda ni plus ni moins à participer à l’ouvrage. Martin rapporte la scène avec cette netteté des humiliations qu’on n’oublie pas: «Un certain jour, il [commandant Lacroix] m’apporta là deux documents manuscrits qu’il me tendit en disant: “Mon cher, le livre que je vous vois préparer va être de tout premier intérêt, et je veux y contribuer (…) vous n’aurez qu’à y mettre mon nom à côté du vôtre.”» Martin déclina. Dès lors, la machine se mit en mouvement. La proposition n’avait rien d’innocent. Dans le monde colonial, cosigner c’était souvent contrôler, contribuer c’était s’assurer la main sur le sens, s’ajouter à un nom c’était parfois se substituer à lui.
Plus d’un mois passa, puis Lacroix lui «fit part de certains doutes nés sur l’opportunité de [s]on projet de publication, et d’appréhensions sur les suites qu’elle pourrait avoir dans la période de compétitions diplomatiques». Ainsi, l’objection n’était toujours pas scientifique. On ne contestait ni la pertinence du travail ni la méthode du chercheur de terrain. On redoutait les «suites» diplomatiques. L’histoire chérifienne devenait embarrassante parce qu’elle surgissait au mauvais moment, dans la mauvaise conjoncture, avec la mauvaise conclusion. De là la décision suivante, autrement plus brutale: Lacroix lui «notifia un ordre du Gouverneur général [lui] prescrivant de faire la remise de tous les documents rapportés du Sahara, à la bibliothèque du Gouvernement général où [il] serai[t] admis à les utiliser plus tard, quand la situation extérieure se serait éclaircie». Formule admirable de douceur apparente et de violence réelle: on confisque d’abord, on promet ensuite.
Martin tenta pourtant de résister. Sa protestation a cette dignité presque désuète des hommes qui croient encore qu’un argument peut tempérer une raison d’État: «Je m’efforçai en vain de faire valoir devant mon chef tous les arguments que je voyais de nature à calmer les appréhensions, et, de guerre lasse, j’offris de ne rien publier jusqu’à nouvel ordre à la condition que je resterais dépositaire et gardien, sur mon honneur, des documents que j’avais eu l’heur de découvrir et réunir: cette satisfaction me fut aussi refusée.»
L’interprète-principal se résolut alors à remonter au sommet, à solliciter l’arbitrage du Gouverneur général Charles Jonnart. Là encore, le récit révèle la brutalité feutrée des appareils. «Au palais de Mustapha, un matin, je fus seulement reçu par M. Aynard, chef du Cabinet, qui me signifia que l’ordre gubernatorial de verser mes documents était irrévocable, puis me fit, d’un coup de téléphone, réitérer cet ordre, dès mon retour dans les bureaux de la Direction des Affaires indigènes, par le commandant Lacroix lui-même, lequel crut pouvoir faire allusion à l’offre de collaboration que j’avais déclinée et ajouta: “Vous aviez la prétention de marcher seul, voilà ce que cela vous coûte”.» Cette phrase de Lacroix est la clé d’un système. On punit un homme d’avoir voulu écrire seul, c’est-à-dire librement, sur des documents dont la portée excédait ce que le pouvoir voulait admettre.
Acculé, et craignant de perdre définitivement les précieuses archives de la province de Touat, Martin prit alors une décision de contrebande intellectuelle, presque un geste de sauvetage clandestin. «J’enfermai alors mes documents dans une valise avec le manuscrit de mon livre déjà aux trois quarts fait et je vins porter le tout à Paris, devant le ministre de la Guerre.» Le tableau est saisissant: un officier transportant, non de l’or ni des secrets stratégiques au sens militaire du terme, mais une valise d’histoire, un bagage de souveraineté, un paquet de preuves qu’il faut soustraire à Alger pour en appeler à Paris. Là, manuscrit et documents furent examinés. Au bout de trois semaines, le colonel Toutée, chef de cabinet du ministre, lui délivra une réponse qui a la franchise cynique des régimes sûrs de leur hiérarchie: «Je vous restitue vos papiers après examen de gens compétents qui les ont trouvés intéressants et pas dangereux. Cependant, Jonnart a écrit d’Alger le contraire, tout au moins quant au second point; or Jonnart est un “pilier de la République” et l’on ne marche pas contre Jonnart. Adoncques, mon cher et téméraire camarade, je vous invite à opérer vous-même, là où vous le voudrez, une coupure sérieuse dans votre manuscrit et à publier le reste en annonçant celle-ci pour plus tard. Vous aurez donné satisfaction à Jonnart. Une autorisation ministérielle, dans ce sens, va partir vers vous par la voie hiérarchique, allez et… soyez sage.»
Martin, qui s’incline, n’en exprime pas moins aussitôt «l’appréhension que [s]on retour en Algérie ne fût bientôt suivi de la rafle de [s]es documents». L’appréhension était fondée. Deux mois plus tard, vers mars 1907, lui parvient un «ordre signé “Jonnart”, d’avoir à opérer sans délai la remise de [s]es documents sahariens entre les mains du chef d’annexe qui les expédierait à Alger; cet ordre avait reçu, d’abord à Alger, une transmission du Commandant du 19e corps d’armée, puis, à Oran, une transmission du général Lyautey, dont la signature en coup de trique soulignait une mise en demeure impérative.» C’était un ordre militaire, «dont le refus d’exécution devait déclencher une action de la justice militaire».
Il obtempéra donc. Mais son obéissance garde quelque chose d’amer, comme si l’on entendait encore le bruit sec des numéros d’inventaire s’alignant une dernière fois avant l’effacement: «Je fis la remise de mes documents, numérotés et inventoriés, mais je le dis à Paris et six mois après, je fus envoyé à la Résidence générale de Tunisie, sans autre nouvelle des fameux documents dont un grand nombre restait à examiner et utiliser.» Tout est emporté dans cette chute provisoire: la remise, l’inventaire, l’alerte donnée à Paris, l’exil administratif vers Tunis, et surtout l’absence totale de nouvelles. À partir de là, les archives disparaissent derrière les murs du Gouvernement général français en Algérie. Martin, expédié en Tunisie, n’en entendra plus parler. L’armée française avait mis la main dessus. L’histoire, elle, se retrouvait amputée de ses pièces les plus embarrassantes.
Martin eut toutefois le temps de sauver l’essentiel de ses deux livres: «mon manuscrit était fait; je publiais le volume de 1908». Quant au second, le plus important, il l’écrivit grâce aux notes prises avant la confiscation. En 1917, il adressa une demande d’autorisation de publication à son ministère de tutelle, accompagnée d’un exemplaire du manuscrit. La réponse venue du Gouverneur général de l’Algérie était sans détour. Martin rapporte que «M. Lutaud m’y reproche de m’être “placé à un point de vue trop marocain”, et, plus loin encore, de m’être “fié à des sources trop exclusivement chérifiennes”». Là encore, l’argument frappe par son involontaire franchise. Que reproche-t-on à Martin? D’avoir pris au sérieux les documents qu’il avait trouvés. D’avoir laissé parler les sources. D’avoir lu dans les archives ce qu’elles contenaient effectivement: une continuité chérifienne, une souveraineté marocaine, des actes de gouvernement. Ce n’est pas l’excès d’imagination qu’on blâme, mais l’excès de fidélité aux pièces.
Martin passera outre. Il décide d’évoquer en détail «la tranche d’histoire» sur laquelle la France avait émis des réserves, c’est-à-dire celle qui concerne à la fois «la conquête française du pays saharien» et ce moment décisif désigné avec une précision redoutable «par l’acte international dans quoi le sultan du Maroc a transmis sa souveraineté saharienne à la France: par les accords franco-marocains de 1901 et de 1902.» Cette phrase est capitale. Elle dit, en peu de mots, tout ce que les archives de Touat rendaient difficilement contestable: s’il y a une transmission du Sahara oriental du Maroc à la France, c’est qu’il y avait souveraineté préalable; si les accords de 1901 et 1902 opèrent un transfert, c’est bien qu’ils ne créent pas ex nihilo une autorité française sur une terre sans maître. Voilà, précisément, ce que tant de prudences coloniales voulaient obscurcir.
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Dès lors, l’affaire des archives de Touat cesse d’être un épisode annexe de bibliographie savante. Elle devient un cas exemplaire de neutralisation documentaire. La disparition des archives depuis 1907 ne relève donc plus d’un mystère romantique, mais d’une logique politique presque nue: lorsqu’un fonds d’archives contredit la commodité des récits officiels, on le déplace, on l’enfouit. Le désert, ici, n’a pas englouti les papiers.
On est dès lors fondé à supposer qu’aujourd’hui ces fameuses archives se trouvent en Algérie, récupérées après l’indépendance et soigneusement soustraites à toute mise au jour. Car il n’en existe, à la connaissance des chercheurs marocains familiers de ces fonds, aucune trace à Nantes, à La Courneuve, ni dans les autres centres d’archives français où pareils versements auraient fini par laisser au moins une cote, une mention, un signalement. Si ces dossiers étaient restés en France, leur existence aurait depuis longtemps filtré dans les inventaires, les correspondances administratives ou les travaux savants des universitaires marocains. Tout conduit donc à penser qu’ils ont changé de mains. Dès lors, le silence algérien ne relève plus de l’ignorance, mais d’une rétention. Alger sait ce que ces papiers contiennent: l’histoire écrite du Sahara oriental marocain. Et c’est peut-être parce qu’elle la connaît si bien qu’elle s’emploie avec tant d’ardeur à en tenir les preuves sous clé.





