Tueurs de livres

Karim Boukhari.

Karim Boukhari.

ChroniqueUn bulldozer payé par le service public qui détruit des centaines de livres. Comme de vulgaires ordures ménagères, des immondices. Vous vous rendez compte?

Le 16/12/2023 à 09h04

Ceux qui n’aiment pas Casablanca disent qu’elle n’a pas d’histoire, que cette ville est un champignon, un chancre, né du mariage forcé entre le protectorat français et le prolétariat marocain. Comme un enfant illégitime, issu d’un viol et d’une mauvaise histoire, qui traîne cette faute originelle comme un fardeau, une croix, un mauvais chromosome.

Tout cela est exagéré, mais pas totalement faux. Et c’est la raison pour laquelle, au final, l’histoire de cette ville ressemble parfois à de la confiture. Comme il n’y en a pas beaucoup, on va l’étaler, l’étaler…

Pour le visiteur pressé, Casablanca n’a pas ou si peu de monuments à offrir, juste quelques lieux modestes, au charme déguisé et à la beauté cachée, qu’il faut tenter de débusquer. Labhira fait partie de ces lieux. Il ne ressemble à rien, c’est un non-lieu, mais il est magique. Parce qu’il rappelle le passé de la ville, cette histoire longue et courte à la fois, qu’il fallait étaler et étaler…

Si vous feuilletez d’anciens guides touristiques de la cité blanche, il y a des chances que vous tombiez sur Labhira, la place ou le marché. C’est Derb Ghallef avant Derb Ghallef. Situé à l’entrée de la médina, au bout de derb «lingliz» (rue des Anglais), cet endroit servait de friperie où l’on pouvait trouver aussi bien des vêtements que des livres bon marché. Pas facile d’y entrer ni d’en sortir : il faut jouer des coudes, et ne pas hésiter à marcher sur les pieds de son prochain s’il le faut. Ce côté anarchique fait partie du charme de la place.

Il était là, comme ça, le premier endroit, le plus exigu et le plus ancien, où l’on pouvait acheter des livres scolaires et de la littérature en tout genre. Y compris de la BD et des vieux magazines que l’on pouvait vendre, acheter ou échanger.

Avant les «joutiyate» (marchés aux puces) de Derb Ghallef, de Korea ou de Hay Hassani, avant les bouquinistes de Gauthier ou du Maarif, il y avait donc ce non-lieu, cet espace un peu forain, cet endroit fou où les livres passaient de main en main et pour pas cher. C’est là que la passion pour les livres, tous les livres, est née pour bien des Casablancais, pour les fils de quelqu’un comme les fils de personne…

Les livres, donc, c’était le clou de Labhira, ce petit plus qui lui a valu de s’inviter dans les guides touristiques. Sans les livres, sans ce désordre magique, Labhira n’est qu’un non-lieu mal fichu, où vous êtes constamment assailli par les portefaix, les mendiants et les pickpockets sans jamais savoir qui est qui et qui fait quoi.

Pourquoi je vous parle de tout cela, alors? Parce que la presse nous a appris qu’un bulldozer municipal a démoli l’une des dernières «librairies» de Labhira. Les explications, si l’on a bien compris, tournent autour de la «libération de l’espace public». Et les images sont saisissantes, horribles (le mot n’est pas trop fort).

Un bulldozer payé par le service public qui détruit des centaines de livres. Comme de vulgaires ordures ménagères, des immondices. Vous vous rendez compte ?

C’est un scandale et une honte. Il n’existe rien, aucun prétexte, qui puisse justifier la destruction d’une librairie. Ni le «massacre» des livres.

Il faut demander des comptes aux responsables de la «tuerie» de Labhira.

Un livre abandonné, c’est comme ce morceau de pain que vous pouvez trouver sur le sol, dans la rue: vous le prenez, vous l’embrassez, vous le donnez à quelqu’un qui en a besoin. Ou vous le rangez dans un endroit sûr et digne. Vous en prenez soin, vous le protégez. Cela s’appelle le respect.

Par Karim Boukhari
Le 16/12/2023 à 09h04

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Bonjour Monsieur Karim Boukhari, sans le livre, impossible ! J'irais creuser de mes mains ma tombe, au cimetière à côté où un jour je serais mis en terre ! Oh arrête, tu es jeune encore !!! Qu'importe, en attendant, observez un enfant qui lit, il est complètement dans son espace, à l'intérieur de lui-même, dans son imaginaire, qu'il alimentera sans cesse ! C'est très beau, apaisant, oui, lire (pouvoir lire) est un pouvoir !!! donnons, ce pouvoir à TOUS. Merci beaucoup pour cet article (je connais bien ce quartier) mon adolescence, beaux souvenirs !!! Belle semaine à toutes à tous.

Cessez de pratiquer du journalisme à distance. Au lieu de concoter des informations par ci par là, un bon journaliste doit mener sa propre enquête pour s'assurer de la véracité des faits. Si le bulldozer est intervenu, c'était précisément pour éliminer les déchets, à moins que vous considériez ces tas d'ordures comme des œuvres dignes d'attention.

L'image du bulldozer qui lape d'un coup de gueule des milliers de livres, non que dis je, d'ouvrages me rappelle soleil vert, un film dystopique avec charleton heston. Au lieu de livres, ce sont des êtres humains qui sont ramassés en masse, par des camions bennes bulldozer hybrides et jetés à l'intérieur tel des ordures recyclables à destination de je ne sais quelle sort morbide. Nous vivons avec l'histoire du " traks et du livre ", une certaine nuit des longs couteaux, prémices tristement célèbres d'une certaine hégémonie d'un certain nazisme....suprématie de l'obscurantisme sur le monde de la raison, raison qui peine à montrer son bout de "modus intellectus" aux hordes barbares en furie qui célèbrent, androïdes à la main, l'avènement de l'homo beta meta bêta. To be continued..

Toujours pertinent dans le choix de vos articles et leur contenu. Un plaisir renouvelé de vous lire. Merci.

oui, comme des morceaux de pain.... Il y a le bon pain comme le bon livre, sain, qui enseigne à l'homme le discernement, ce qui est le bien et le mal, la vérité et le faux et qu'il n'y a rien entre les deux, et peut guider l'homme à ne pas suivre aveuglément ses passions qui le guideront avec certitude à sa propre perte. Et il y a l'autre pain, très savoureux d'apparence, empoisonné en substance. Ne mangez pas tout ce que vous trouvez, mais... faites ce que vous voulez !

Un crime contre l'intelligence humaine

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