Billet littéraire KS. Ep 39. «La hchouma», de Dounia Hadni, ou le roman de l’exil (im)possible

L'écrivaine marocaine Dounia Hadni.

Dans «La hchouma», Dounia Hadni déconstruit les illusions de l’exil. Son personnage, Sylia, tiraillé entre son Maroc natal et sa vie parisienne, tente de fuir un carcan familial oppressant. Mais ni l’enterrement du patriarche ni la liberté apparente de Paris ne suffisent à la libérer d’un poids ancestral: celui de la honte. Un texte qualifié par l’auteure d’autobiographique romancé, percutant sur l’identité, le désir et la mémoire traumatique.

Le 21/02/2025 à 10h06

Le récit s’ouvre sur un moment charnière, un deuil initiatique: l’enterrement de Dadda, le grand-père de la narratrice, Sylia, alors qu’elle atteint ses vingt-six ans. Elle rentre de France pour assister à la cérémonie funéraire qui agit comme un déclencheur émotionnel et existentiel. Le patriarche, qui incarnait autrefois l’autorité et la présence imposante, apparaît désormais sous un jour inattendu: «Il a avalé sa bouche» et est devenu «si maigre» et «si petit», son front s’est affaissé, en contraste avec l’homme despotique, bien qu’aimant, qu’il était de son vivant. Il y a là aussi un regard sarcastique sur la fragilité ultime du patriarche.

La mort de Dadda devient le point de départ d’une profonde remise en question pour Sylia, un barrage qui cède, un récit somptueux libérant un flot de pensées et de ressentis longtemps contenu. L’occasion pour Sylia de dresser un bilan de ses huit années passées à Paris, loin du foyer familial. À dix-huit ans, elle avait fait le choix radical de partir, de «quitter le nid familial» et de rompre avec les traditions et les contraintes imposées par son entourage. Son départ n’était pas seulement une fuite géographique, mais surtout une tentative d’émancipation identitaire, une révolte contre une éducation marquée par «le culte du paraître, l’hypocrisie, le dédoublement de soi». Sylia ressent depuis son enfance, depuis ses dix ans exactement, une pression constante qui l’oblige à jongler entre des identités opposées.

La vie des riches, entre excès festifs et purge spirituelle

Sylia refuse de suivre le destin de sa riche belle-tante Nawal, figure d’un quotidien creux et artificiel. En dehors des obligations religieuses et des rituels familiaux, Nawal orchestre chaque soir le même spectacle: apéritifs mondains, verres qui s’entrechoquent et rires bruyants dans le décor clinquant d’un bar italien en bois précieux, fièrement exhibé comme un trophée de la bourgeoisie marocaine tapageuse. Les blagues salaces fusent, portées par des bouches fardées de rouge bling-bling, «Dior ou Chanel», mais les femmes finissent par se noyer dans l’ivresse, se dissoudre dans l’ennui. Ce monde figé, où la désinvolture masque l’absence de sens, est une prison dorée que Sylia refuse d’habiter. C’est, au Maroc, le dilemme entre la nouvelle génération qui veut tout changer d’un coup, et l’ancienne, bien dans ses habitudes sociales, qui «préfère vivre comme avant».

Le personnage de la cousine, Amal, qui surgit bientôt dans le récit, est une contradiction vivante, un autre paradoxe incarné de la bourgeoisie marocaine. Elle enchaîne les cigarettes, boit sans retenue, mène une vie sexuelle libre, tout en observant scrupuleusement les pratiques religieuses: «Elle fume comme un pompier, boit beaucoup, baise pas mal. Elle est pieuse, fait ses cinq prières quotidiennes, le ramadan, la zakat.» Elle aussi subit une dualité plus qu’elle ne maîtrise son destin. Elle est le champ de bataille d’une lutte intérieure, tout comme Nawal ou Sylia d’ailleurs, tiraillée entre le «halal et le haram», entre les interdits et les plaisirs, entre la foi et les tentations du monde. Son existence oscille entre culpabilité et jouissance, une danse instable où elle tente de concilier l’inconciliable.

La désillusion parisienne

Sylia arrive à Paris avec l’espoir de trouver une liberté intellectuelle et sociale qu’elle pensait impossible au Maroc. Intégrer Libération, en 2016, un journal emblématique du paysage médiatique français, semble être la consécration de son parcours. Pourtant, très vite, l’illusion se dissipe: les carcans qu’elle a fuis la rattrapent sous une autre forme.

Elle se heurte aux «ayatollahs du dimanche», ces moralistes improvisés qui, qu’ils soient de souche française ou non, ne voient en elle qu’une musulmane à soumettre à l’interrogatoire: «Tu manges du porc? Tu jeûnes? Tu bois de l’alcool? C’est haram, non?». Des questions réduisant son identité à la seule religion, comme si son existence ne pouvait se définir autrement. Sylia retrouve alors «la même étroitesse d’esprit qui (l)’étouffait au Maroc» et qu’elle pensait avoir laissée derrière elle.

L’incompréhension ne s’arrête pas là. Une camarade d’université, dans un paternalisme condescendant, lui souffle avec un sourire feint: «Tu dois être tellement contente d’étudier ici plutôt que d’attendre un mari là-bas». Ce regard figé, exotisant, la renvoie à une image archaïque de la femme marocaine, celle qu’elle combat précisément.

Au sein même de Libération, où elle espérait pouvoir s’imposer par son travail et non par ses origines, elle est assignée au rôle de «Marocaine de service». Dès qu’un sujet touche au Maghreb ou au monde arabe, on se tourne vers elle, comme si son expertise journalistique ne pouvait s’appliquer qu’à cette sphère. L’identité l’emprisonne une fois encore, sous un prisme qu’elle ne maîtrise pas, qu’elle rejette et contre lequel elle se bat. Sylia voulait être libre, elle découvre une nouvelle forme d’assignation.

Traumatisme sexuel

Pourtant, derrière cette fuite du Maroc, se cache un secret. Il est tapi au fond de cette histoire et lui donne tout son sens, et son déploiement. Vers le milieu du récit, on apprend que Sylia est frigide. Elle échoue dans ses rapports avec ses amants. Son mariage avec Guillaume, qui aura vite périclité, est un échec. La gynécologue lui recommande, après un examen rapide, d’aller se faire percer l’hymen chez un chirurgien, suspectant une forme de vaginisme. Mais, dira la narratrice, «c’est finalement vers un psychologue qu’elle m’envoie».

Elle raconte alors son traumatisme, enfant âgée de dix ans, lorsqu’elle se masturbait, à un moment où sa mère la punissait verbalement, l’humiliait. «Cette saleté-là, la saleté du sexe poisseux comme de la glu, je la traîne depuis que je suis toute petite», avouera Sylia. De sa mère, elle gardera ces mots troublants dans une vie de femme: «“C’est dégoûtant. Tu me dégoûtes. C’est sale. Tu es sale. Quinze ans après, la voix de ma mère cogne dans ma tête.»

Et puis, «la brûlure de la gifle de ma mère qui hurle encore: La hchouma, la honte!”»

Finalement, la mère est la vraie castratrice dans la famille, et non pas le bon Dadda, dans une société faussement patriarcale. Une mère qui lui a légué «une sexualité empêchée, reniée, avortée». Elle se souvient qu’elle faisait face, à ses vingt ans, la fleur de l’âge pour les flirts, «à la même honte qu’à mes dix ans. Elle est inscrite dans mon corps et ne peux rien y faire».

L’amour de Jad et la folie en perspective

Sylia pensera trouver une issue salvatrice en rencontrant Jad, un Algérien au charme magnétique «qui fait l’effet d’un aimant» malgré sa précarité et son penchant pour l’alcool. Avec lui, Sylia découvre une sexualité intense et libérée, contrastant avec ses expériences passées.

Cependant, les traditions familiales continuent de peser lourdement sur sa vie. Sa mère, intrusive, effectue des visites inopinées à Paris. Lors de ces séjours, elle fouille discrètement l’appartement de Sylia, à la recherche de signes de ce qu’elle considère comme un comportement immoral, tels que des préservatifs ou des sous-vêtements coquins. Cette surveillance constante reflète une volonté de contrôler la vie intime de sa fille, perpétuant ainsi les normes culturelles strictes qu’elle a internalisées et qui l’ont complexée.

Le père de Sylia, bien que moins présent, exerce également une pression psychologique significative. Lors de ses visites en France, il menace de la faire interner dans un asile psychiatrique pour qu’elle recouvre la raison. Cette menace souligne la perception de Sylia comme une déviante aux yeux de sa famille. L’utilisation de l’internement psychiatrique devient un outil de répression sociale.

Ces dynamiques familiales oppressives illustrent le poids des traditions et des attentes sociétales sur l’individu, et comment elles peuvent conduire à de profonds conflits internes. Sylia se retrouve ainsi déchirée dans la hchouma, prise entre son désir d’émancipation, les injonctions familiales, et les préjugés de son pays d’accueil, symbolisant le combat pour l’autonomie personnelle.

Un premier roman salué par les critiques

Le terme hchouma (honte) est au cœur de ce récit. Malgré son aisance matérielle, ses origines bourgeoises, ses réussites professionnelles en France, Sylia reste confrontée aux injonctions contradictoires de sa double culture. Elle est tiraillée entre le désir d’être «une bonne Marocaine» et celui de devenir «une vraie Parisienne». Cette dualité est illustrée par des directives paradoxales telles que: «Sois polie, sois jolie, ne ris pas trop fort, juste un peu, tiens-toi bien, ne bois pas trop, mais un peu quand même, cache-toi pour manger, c’est ramadan.»

Ces contradictions plongent Sylia dans une quête incessante de liberté et d’identité. La hchouma s’immisce dans chaque aspect de sa vie, influençant ses choix et son comportement. Un récit percutant qui met en lumière les défis auxquels sont confrontées les femmes lorsqu’elles aspirent à l’émancipation dans un contexte moderne. Dounia Hadni, née en 1989 à Rabat, offre ici une réflexion profonde sur la notion de honte et son rôle dans la construction de l’identité féminine marocaine. Ce premier roman a été salué pour son approche audacieuse et son écriture incisive, et a été sélectionné pour le prix Léo Scheer de la première édition, qui sera attribué le 27 mai prochain.

«La hchouma», de Dounia Hadni, 192 pages. Éditions Albin Michel, 2025. Prix public: 259 DH.

Par Karim Serraj
Le 21/02/2025 à 10h06

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VOS RÉACTIONS

Il s'agit probablement d'un roman autobiographique qui nous renvoie jusqu'au Maroc profond...et les déchirements psychologiques qui l'accompagnent L'indice "Dadda" en est l'annonciateur

واش هاد الناس ماعياوش من هذه الكتابات الفلكلورية الكريكاتورية لدغدغة أنى متضخم عند الأجنبي٠

Bravo! Franchement tu as tout compris. Mais c'est presque même le mot de passe pour être publié. Personne n'arrive à s'imposer par un style, par une écriture originale. La litterature n'est plus une creation artistique, mais un complot entre un écrivaillon ambitieux, un editeur (le marché) et ses amis "publicitaires" (les medias).

Un thème vu et revu qui est du paraitre et de la hchouma dans la société marocaine depuis le "passé simple" de Driss Chraibi en 1954.

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